← L'éléphant dans la pièce

Où la techno est mauvaise pour les tympans

📖 Chapitre 6 ⏱️ 10 min
Chapitre 7 sur 10 (70%)

CHAPITRE 6 — Où la Techno Est Mauvaise pour les Tympans

Le Hangar à Bananes, c'est l'endroit où Nantes essaie de se convaincre qu'elle est une ville moderne, branchée, capable de rivaliser avec Berlin ou Amsterdam. Une longue structure industrielle reconvertie en bars à cocktails hors de prix, restaurants fusion qui fusionnent surtout ton portefeuille avec le néant, et boîtes de nuit où des DJ jouent de la musique qui ressemble à ce qu'on entendrait si on enregistrait une machine à laver en panne dans une cathédrale.

Le Warehouse était la plus grande. Trois étages de décadence sonore, lumières stroboscopiques et clientèle qui se croit importante parce qu'elle paye vingt euros un mojito dilué. La façade était couverte de tags artistiques et d'affiches annonçant des soirées "électro minimale" et "techno industrielle", ce qui dans mon vocabulaire se traduit par : "bruit organisé pour gens qui ont renoncé aux mélodies".

Il était minuit moins huit quand je garai la voiture trois rues plus loin, dans une zone d'ombre entre deux lampadaires. Sonia descendit de son côté, rajustant le peignoir rose de ma mère qu'elle portait encore sous son blouson en cuir récupéré. Elle avait l'air d'une punk qui serait passée par une machine à laver familiale.

— On fait quoi maintenant ? demanda-t-elle en scrutant les alentours. On débarque par la grande porte en disant : "Police, on vient démonter votre serveur secret" ?

— Non. On attend Fracas. S'il a reçu le message, il devrait être là d'ici…

— HECTOR !

La voix me fit sursauter. Je me retournai. Félix débarquait en courant, sa cravate Pokémon battant au vent comme un drapeau de détresse. Il portait son costume froissé et des chaussettes qui représentaient des dinosaures. Même en mission de sauvetage de la démocratie, Fracas restait fidèle à son esthétique vestimentaire chaotique.

Il s'arrêta devant moi, haletant comme s'il venait de courir un marathon.

— Putain, Hector ! J'ai cru que t'étais mort ! Ton téléphone répondait plus ! Kevin est arrivé au commissariat avec ton message et j'ai carrément paniqué ! T'étais où ?

— Dans les égouts avec une hackeuse, en train de fuir une milice privée. La routine, quoi.

— Ah… ouais… carrément la routine…

Il remarqua Sonia.

— C'est elle, la hackeuse ?

— Félix Fracas, voici Sonia Kervadec. Sonia, voici Fracas. Mon inspecteur. Maladroit chronique mais étonnamment efficace quand il renverse des trucs par accident.

— Salut, fit Sonia. Sympa, la cravate.

— Merci ! répondit Félix avec un sourire. C'est une édition limitée Pokémon. Pikachu et—

— Fracas, coupai-je, on a pas le temps pour le fashion show. Le serveur Nemo est sous cette boîte. Dans les caves. Et dans… — je consultai ma montre — six minutes, la Phase 2 s'active. Contrôle total de la ville. Reconnaissance faciale. Prison numérique. Le grand frisson dystopique.

Félix devint blanc comme un cachet d'aspirine.

— Six minutes ? Mais comment on fait pour descendre ? Y'a des gardes, non ?

— Tu les as repérés ?

— Ouais ! J'ai fait le tour du bâtiment pendant que je t'attendais. Y'a deux types en costume à l'entrée principale. Oreillettes. Carrure de déménageurs. Genre mercenaires privés. Et puis j'ai vu un truc chelou à l'arrière. Une porte de service. Avec un monte-charge pour les livraisons de bière. Et j'ai entendu des ventilateurs. Genre, carrément puissants. Ça soufflait de l'air chaud. Beaucoup d'air chaud.

Je souris malgré la tension.

— Fracas, t'es un miracle. Les ventilateurs, c'est le système de refroidissement du serveur. Ils évacuent la chaleur. Si on suit les conduits, on trouve la salle des machines.

— Boom ! fit Félix, un éclair de fierté dans les yeux. J'ai trouvé un truc utile !

— Tu as renversé quelque chose pour le trouver ?

— Euh… j'ai fait tomber une poubelle en me cachant derrière. Ça compte ?

— Évidemment. Allez, on y va. Toi devant, tu nous montres le chemin. Sonia, tu restes entre nous deux. Et Fracas ?

— Ouais ?

— T'es armé ?

Il tapota son holster d'épaule.

— Service réglementaire. Glock 17. Chargé.

— Parfait. Parce que ça va tirer. Et probablement beaucoup.

Nous contournâmes le bâtiment par une ruelle qui sentait la pisse de chien et les ambitions avortées. La musique de la boîte résonnait comme un pouls malade, les basses faisant vibrer les murs. Des fumeurs traînaient devant l'entrée, cigarettes électroniques à la main, discutant de sujets probablement aussi profonds qu'une flaque d'eau.

À l'arrière, comme Félix l'avait dit, une porte de service métallique. Fermée. Mais pas verrouillée électroniquement — juste un cadenas classique. Les ventilateurs ronronnaient au-dessus de nos têtes, crachant de l'air chaud qui formait de la vapeur dans la nuit froide.

— Le cadenas, souffla Sonia. Je peux le crocheter. Donnez-moi trente secondes.

Elle sortit deux épingles à cheveux de ses cheveux violets — comment elle les avait gardées après le bain d'égout restait un mystère — et se mit au travail. Ses doigts jouaient avec le mécanisme comme un pianiste avec un Steinway.

Clic.

Le cadenas s'ouvrit.

— Vingt secondes, annonça-t-elle fièrement. Je perds la main.

Nous poussâmes la porte. Elle grinça comme une plainte de damné. À l'intérieur, un couloir de service éclairé par des néons jaunes et malades. Des caisses de bière vides s'empilaient contre les murs. Une odeur de houblon, de sueur et de désinfectant industriel flottait dans l'air.

Au fond, le monte-charge. Une cage métallique qui descendait vers les sous-sols.

— Là, murmura Félix. Ça descend direct aux caves. J'ai vu un type monter avec des cartons il y a une heure.

Nous montâmes dans la cage. Je fermai la grille. Appuyai sur le bouton "Sous-sol -2". Le monte-charge toussa, grinça, puis commença sa descente avec la grâce d'un ascenseur de prison soviétique.

Je sortis le fusil de chasse de mon père. Vérifiai les cartouches. Deux coups. Pas beaucoup. Mais suffisant si on visait bien.

— Hector, souffla Félix. On a un plan, quand on arrive en bas ?

— Oui. On descend. On trouve le serveur. On le détruit. On ressort vivants. C'est un bon plan, non ?

— C'est carrément pas un plan, Hector. C'est une liste de vœux pieux.

— Bienvenue dans mon monde, Fracas.

Le monte-charge s'arrêta dans un soubresaut. Nous étions au sous-sol -2. La grille s'ouvrit sur une cave voûtée, anciennes pierres du XVIIIe siècle. Mais la cave avait été modernisée. Des câbles électriques couraient le long des murs comme des veines noires. Des néons blancs éclairaient des portes blindées. Et au fond, un couloir qui semblait mener vers le cœur de quelque chose de plus grand.

Et deux types en costume noir qui nous regardaient avec la surprise modérée de gens qui ne s'attendaient pas à recevoir de la visite.

— Bonsoir messieurs, dis-je en pointant le fusil vers eux. Police. On vient pour une inspection sanitaire. Vous avez des rats, je crois.

Le plus grand des deux porta la main à son holster.

Félix tira en premier. Deux coups. Pan pan. Précis. Le type s'effondra, touché à l'épaule et à la cuisse. L'autre se jeta derrière une caisse.

— MERDE ! cria Sonia en se plaquant contre le mur.

Le deuxième garde sortit un fusil d'assaut de derrière sa caisse. Un vrai. Un M4. Le genre qui transforme un corps humain en passoire en trois secondes.

Il leva l'arme.

— FÉLIX ! hurlai-je. BOUGE-TOI !

Félix, dans sa panique, recula précipitamment. Son pied accrocha quelque chose. Un extincteur posé contre le mur. L'extincteur bascula. Félix essaya de le rattraper. Manqua. L'extincteur tomba, rebondit, percuta une étagère chargée de bouteilles d'alcool.

Les bouteilles s'effondrèrent dans un fracas apocalyptique. Une avalanche de verre et d'alcool se déversa sur le garde qui venait de sortir de sa planque.

Le type glissa. Perdit l'équilibre. Son fusil partit en l'air, tirant une rafale qui troua le plafond. Des morceaux de plâtre tombèrent comme une neige sale.

Je profitai de la confusion. Courus vers lui. Le frappai avec la crosse du fusil. Il s'effondra, assommé, couvert de vodka et de regrets.

Silence.

Juste la musique de la boîte au-dessus, assourdissante, indifférente.

— Putain, Fracas, haletai-je. Tu viens de neutraliser un garde en faisant tomber un extincteur sur un stock d'alcool. C'est pas de la technique. C'est de la sorcellerie.

— Je… je suis désolé ! balbutia Félix. J'ai pas vu l'extincteur ! C'est chelou, il était pile dans le passage !

— Fracas, t'es un miracle ambulant. Un horrible, catastrophique, miraculeux miracle. Maintenant, avance.

Nous enjambâmes les corps. Courûmes dans le couloir. Les ventilateurs rugissaient de plus en plus fort. L'air devenait chaud, électrique. On se rapprochait.

Une autre porte blindée. Celle-ci avec un code électronique.

— Sonia ? demandai-je.

Elle se pencha sur le clavier. Sortit un petit boîtier de sa poche.

— Bypass électronique. Bricolé maison. Ça va prendre…

Elle brancha le boîtier. Des chiffres défilèrent sur un mini-écran.

— Trente secondes.

Je consultai ma montre. Minuit moins deux.

— On a pas trente secondes.

— Alors on les PREND, grogna Sonia.

Vingt secondes. Des bruits de pas dans notre dos. Des cris. Les renforts arrivaient.

Dix secondes. Des hommes déboulèrent dans le couloir. Trois. Quatre. Armés jusqu'aux dents.

— POLICE ! criai-je en me retournant, fusil en main. À TERRE !

Ils levèrent leurs armes.

Sonia sortit quelque chose de sa poche. Une petite sphère métallique. Un bricolage maison avec des LED qui clignotaient.

— FERMEZ LES YEUX ! hurla-t-elle.

Elle lança la sphère.

FLASH.

Une explosion de lumière blanche, aveuglante, qui transforma la cave en surface du soleil pendant deux secondes. Je fermai les yeux juste à temps. Entendis des cris. Des jurons. Des types qui se cognaient dans les murs.

BIIIP.

La porte s'ouvrit.

— GO ! cria Sonia.

Nous plongeâmes à l'intérieur. Félix referma la porte derrière nous. La verrouilla de l'intérieur.

Nous étions dans la salle des serveurs.

Une cathédrale technologique. Des rangées de machines noires, alignées comme des cercueils futuristes, ronronnant, clignotant. Des écrans partout. Des câbles épais comme des bras qui couraient au sol et au plafond. L'air était froid — climatisation à fond pour refroidir les machines. Le bruit était assourdissant, un bourdonnement grave qui vibrait dans la cage thoracique.

Et au centre, devant une console géante, un homme nous attendait.

Le Préfet Anatole de Larminat.

Costume impeccable. Pas un cheveu de travers. Un sourire glacial sur ses lèvres fines.

— Commissaire Fatum, dit-il d'une voix calme, presque amusée. Vous êtes ponctuel. J'apprécie la ponctualité. C'est une qualité qui se perd.

Je pointai le fusil vers lui.

— Larminat. Nemo. C'était vous depuis le début.

Il inclina la tête, comme s'il acceptait un compliment.

— "Nemo". Personne. L'homme invisible. Jules Verne aurait apprécié l'ironie, je crois. Oui, c'était moi. Le coordinateur. Le chef d'orchestre. Celui qui tire les ficelles pendant que vous autres courez après les violons.

— Vous avez tué Valmont.

— J'ai ordonné sa suppression. Nuance. Je n'ai pas sali mes mains. Valmont était devenu un problème. Un idéaliste qui avait découvert la vérité. Il voulait tout révéler. Je ne pouvais pas le permettre.

Félix, à côté de moi, tremblait de rage.

— Vous êtes un monstre. Vous avez trahi votre fonction. Votre serment.

Larminat eut un rire bref.

— Mon serment ? Jeune homme, mon serment est à l'ordre. À la stabilité. Et l'ordre nécessite parfois des méthodes… peu orthodoxes. Nantes est le laboratoire. Si ça fonctionne ici, nous exporterons le modèle. Paris. Lyon. Marseille. Puis l'Europe. Un monde sous contrôle. Un monde prévisible. Un monde sans surprises.

— Un monde sans liberté, cracha Sonia. Une prison.

— Une société optimisée, ma chère. La liberté est surfaite. Les gens ne savent pas quoi en faire. Ils votent mal. Ils manifestent. Ils protestent. Ils dérangent. Avec Nemo, nous pouvons anticiper. Neutraliser. Contrôler. C'est l'avenir.

Je sentis mon doigt se crisper sur la gâchette.

— Vous êtes fou.

— Non, Commissaire. Je suis pragmatique. Et vous êtes trop tard.

Il consulta sa montre. Un sourire satisfait éclaira son visage.

— Minuit. La Phase 2 vient de s'activer.

Les écrans autour de nous s'allumèrent. Des flux de caméras de surveillance. Des centaines. Des milliers. Toute la ville. Reconnaissance faciale en temps réel. Des marqueurs rouges apparurent sur certains visages : "DÉVIANT" — "À SURVEILLER" — "PRIORITÉ HAUTE".

Et puis, sur l'écran principal, trois visages s'affichèrent.

Le mien. Celui de Félix. Celui de Sonia.

MENACES PRIORITAIRES — ÉLIMINATION AUTORISÉE

— Vous voyez ? dit Larminat. Le système vous a déjà identifiés. Vous êtes des anomalies. Des bugs. Et maintenant…

Il leva la main. Claqua des doigts.

Des portes latérales s'ouvrirent. Six hommes en noir. Armés. Casqués. Se déployèrent autour de nous comme des pièces d'échecs.

— Maintenant, vous allez mourir. Proprement. Efficacement. Et vos corps disparaîtront dans la Loire avant l'aube. Triste histoire. Un commissaire corrompu et son complice, tués lors d'un règlement de comptes avec une hackeuse terroriste. Les médias adorent ces histoires-là.

Félix leva son arme. Tremblante. Pointée vers Larminat.

— On va pas vous laisser faire ça.

— Oh, jeune homme. Vous n'avez pas le choix.

Les mercenaires levèrent leurs armes.

Et moi, Hector Fatum, je compris que nous étions coincés dans cette salle, entourés, surarmés, avec pour seule échappatoire un miracle.

Ou l'incompétence productive de Félix.

Ou les deux.

Le temps se figea. Le bourdonnement des serveurs. Le souffle des hommes armés. Le regard glacial de Larminat.

Et puis, une voix électronique résonna dans la salle :

« ALERTE SYSTÈME. INTRUSION DÉTECTÉE. PROTOCOLE DE SÉCURITÉ COMPROMIS. »

Larminat fronça les sourcils. Se retourna vers la console.

— Quoi ?

Sonia sourit. Un sourire féroce, sauvage.

— J'ai injecté un virus pendant que vous discutiez, connard. Pendant que vous vous masturbiez l'ego avec vos grands discours. Mon boîtier de bypass ? Il contenait aussi un petit cadeau. Un ver informatique. Qui est en train de bouffer votre système comme une termite dans une charpente.

Les écrans commencèrent à clignoter. Des lignes de code déferlèrent. Des messages d'erreur s'affichèrent.

« CORRUPTION DE DONNÉES. EFFACEMENT EN COURS. »

Larminat devint blanc.

— NON ! ARRÊTEZ ÇA !

Il se jeta sur la console. Tapa des commandes frénétiques.

Les mercenaires hésitèrent. Regardèrent leur chef. Abaissèrent légèrement leurs armes.

Ce fut l'ouverture dont nous avions besoin.

— MAINTENANT ! hurlai-je.

Félix tira. Je tirai. Sonia plongea derrière un serveur.

Le chaos explosa.