CHAPITRE 7 — Où la Démocratie Se Joue à Pile ou Face
Le chaos, mes agneaux, c'est une forme d'art. Pas le genre qu'on expose dans les galeries avec des lunettes hipster et du vin blanc tiède. Non. Le chaos brut, organique, celui qui transforme une salle de serveurs climatisée en champ de bataille improvisé avec des balles qui ricochent sur du métal et des hommes qui hurlent dans trois langues différentes.
Les mercenaires tirèrent en premier. Une rafale qui troua un écran géant derrière nous, faisant exploser le verre en une pluie de confettis technologiques. Je plongeai derrière une rangée de serveurs, le fusil de mon père serré contre ma poitrine comme un talisman d'une époque où les choses avaient encore du sens.
Félix se jeta à ma gauche, roulant maladroitement, son Glock en main. Sa cravate Pokémon s'était coincée dans son holster. Il essayait de la dégager tout en tirant à l'aveugle par-dessus son épaule. Trois balles partirent. Deux percutèrent le mur. La troisième détruisit un néon qui explosa dans une gerbe d'étincelles.
— FRACAS ! VISE, BON DIEU !
— J'ESSAIE, HECTOR ! MA CRAVATE EST COINCÉE ! C'EST CARRÉMENT STRESSANT !
Sonia avait disparu derrière une console de contrôle, son ordinateur portable ouvert devant elle. Ses doigts volaient sur le clavier avec la fureur d'un pianiste jouant du Rachmaninov sous amphétamines. Les écrans autour d'elle clignotaient comme des arbres de Noël épileptiques.
— CONTINUEZ À LES OCCUPER ! hurla-t-elle sans lever les yeux. J'AI BESOIN DE DEUX MINUTES POUR FINALISER L'EFFACEMENT !
— DEUX MINUTES ? répondis-je en tirant un coup de fusil qui arracha l'épaule d'un mercenaire. ON A MÊME PAS DEUX SECONDES !
Le Préfet de Larminat était toujours debout devant la console principale, tapant des commandes avec une frénésie désespérée. Son costume impeccable commençait à montrer des signes de transpiration. Des gouttes perlaient sur son front. Pour la première fois depuis que je le connaissais, il avait l'air humain. Humain et terrifié.
— NON ! NON ! RÉPONDEZ, PUTAIN ! cria-t-il en frappant l'écran du poing. SYSTÈME, ANNULEZ LA CORRUPTION ! CODE ADMIN LARMINAT-ZERO-ZÉRO-SEPT !
« ACCÈS REFUSÉ. PROTOCOLE ADMINISTRATEUR RÉVOQUÉ. »
Il se retourna vers nous, le visage déformé par une rage impuissante.
— VOUS NE COMPRENEZ PAS CE QUE VOUS FAITES ! DES ANNÉES DE TRAVAIL ! DES MILLIARDS D'INVESTISSEMENT ! VOUS DÉTRUISEZ L'AVENIR !
— ON DÉTRUIT UNE PRISON, LARMINAT ! hurlai-je en rechargeant. NUANCE !
Un mercenaire surgit de ma droite. Je levai le fusil. Trop lent. Il allait tirer. J'étais mort.
Et puis Félix, dans sa tentative désespérée de se dégager de sa cravate coincée, fit un mouvement brusque. Son coude percuta un extincteur fixé au mur. L'extincteur se décrocha. Tomba. Rebondit. Percuta le mercenaire en pleine tête avec un CLANG sonore digne d'une cloche d'église.
Le type s'effondra, assommé, son fusil glissant sur le sol.
Félix me regarda, les yeux écarquillés.
— Euh… c'était voulu ?
— BIEN SÛR QUE NON, FRACAS ! MAIS BRAVO QUAND MÊME ! T'ES UN GÉNIE ACCIDENTEL !
— BOOM ! cria Félix avec un sourire nerveux. Je suis utile !
Trois mercenaires restaient. Plus le Préfet qui avait sorti un pistolet de son holster d'épaule. Un petit Sig Sauer. Élégant. Mortel.
Il le pointa vers Sonia.
— Si je ne peux pas sauver le système, personne ne le détruira non plus. Vous mourrez avec lui, mademoiselle.
— HECTOR ! hurla Sonia sans quitter son écran des yeux. IL VA TIRER !
Je pivotai. Levai le fusil. Visai Larminat.
Mais il était plus rapide. Son doigt se crispa sur la gâchette.
Le coup de feu résonna comme un coup de tonnerre dans la salle.
Le temps se figea.
Sonia leva les yeux de son écran. Regarda son corps. Pas de sang. Pas de blessure.
Larminat regardait son pistolet avec incrédulité. Il tira à nouveau. Clic. Rien. Enrayé.
— PUTAIN ! hurla-t-il. MÊME MON ARME ME TRAHIT !
Je souris malgré la tension. L'univers avait un sens de l'humour.
— C'est ça, le problème avec les armes modernes, Larminat. Trop de technologie. Pas assez de fiabilité. Mon fusil, lui, il a cinquante ans et il marche encore. C'est ce qu'on appelle du savoir-faire artisanal.
Je tirai. Le coup de feu arracha le pistolet de sa main. Il hurla, se tenant le poignet.
Les trois derniers mercenaires hésitèrent. Regardèrent leur chef blessé. Regardèrent les serveurs en train de mourir autour d'eux. Prirent la décision pragmatique.
Ils coururent vers la sortie.
— ARRÊTEZ-VOUS ! hurla Larminat. C'EST UN ORDRE !
Ils s'en fichaient. Ils disparurent par la porte latérale dans un claquement de bottes militaires.
Silence.
Juste le bourdonnement agonisant des serveurs. Les ventilateurs qui ralentissaient. Les écrans qui s'éteignaient un à un comme des chandelles dans une cathédrale.
Sonia tapa une dernière commande. Appuya sur Entrée.
« EFFACEMENT COMPLET CONFIRMÉ. SYSTÈME NEMO : INOPÉRANT. DONNÉES : EFFACÉES. RÉSEAU : DÉCONNECTÉ. »
Elle leva les mains en l'air, triomphante.
— C'EST FINI ! NEMO EST MORT ! TOUT EST FORMATÉ ! IL RESTE RIEN ! MÊME PAS LES SAUVEGARDES ! J'AI TOUT CRAMÉ !
Elle se laissa tomber sur sa chaise, épuisée, couverte de sueur.
— Putain… c'était carrément intense…
Félix, qui avait enfin réussi à décoincer sa cravate, s'approcha de moi, haletant.
— On… on a gagné, Hector ? C'est fini ?
Je regardai Larminat. Effondré contre la console, tenant son poignet blessé, le visage décomposé. Un homme qui venait de voir son empire s'effondrer en moins de cinq minutes.
— Oui, Fracas. C'est fini. Pour l'instant.
Je marchai vers le Préfet. Sortis mes menottes.
— Anatole de Larminat, vous êtes en état d'arrestation pour meurtre, corruption, trahison, et atteinte aux libertés fondamentales. Vous avez le droit de garder le silence. Et franchement, je vous le conseille, parce que si vous ouvrez la bouche, j'ai envie de vous la fermer avec la crosse de mon fusil.
Il leva les yeux vers moi. Plus de hauteur. Plus d'arrogance. Juste un homme vaincu.
— Vous pensez avoir gagné, Fatum ? Vous pensez que c'est terminé ? Vous êtes naïf. Le système reviendra. Sous un autre nom. Avec d'autres visages. Vous ne pouvez pas arrêter le progrès.
— Le progrès, Larminat, c'est quand on construit des hôpitaux et des écoles. Ce que vous avez construit, c'était une cage. Et les cages, moi, je les ouvre. C'est mon métier.
Je lui passai les menottes. Les serrai. Fort. Plus fort que nécessaire.
Félix s'approcha, son téléphone à la main.
— Hector, j'appelle les renforts ?
— Non. Pas encore. D'abord, on sécurise les preuves. Sonia, tu peux récupérer quelque chose ? Des fichiers ? Des noms ? N'importe quoi qu'on pourra utiliser au tribunal ?
Sonia secoua la tête.
— J'ai tout effacé, Hector. Absolument tout. C'était le seul moyen de tuer le système. Mais…
Elle sortit une petite clé USB de sa poche.
— J'avais fait une copie avant. Liste des complices. Flux financiers. Contrats. Preuves tangibles. Tout est là. Crypté, mais accessible avec le bon mot de passe.
Je pris la clé. La soupesai dans ma main. Si petite. Si légère. Et pourtant, elle contenait la destruction de dizaines de carrières politiques.
— T'es une perle, la Diode.
— Je sais.
Un bruit sourd résonna au-dessus de nos têtes. Des sirènes. Des voix. Des pas précipités.
— Les renforts arrivent, dit Félix. J'avais envoyé un message avant de venir. En cas de problème. Ils devaient attendre vingt minutes puis débarquer.
— T'as fait ça tout seul, Fracas ?
— Ouais. J'ai pensé que c'était… carrément prudent.
Je lui tapotai l'épaule. Un geste bourru. Affectueux.
— T'es un miracle, mon gars. Un horrible, maladroit, mais putain de miracle.
Dix minutes plus tard, la cave était remplie de flics. La scientifique photographiait tout. Les techniciens sécurisaient les serveurs morts. Larminat était embarqué dans un fourgon, menotté, mutique, regardant le sol avec l'expression d'un homme qui vient de comprendre que le monde continuera sans lui.
Je me tenais à l'extérieur du Hangar à Bananes, sous la pluie qui avait recommencé. Félix était à côté de moi, fumant une cigarette qu'il avait piquée à un collègue. Sonia était assise sur le capot d'une voiture de police, enveloppée dans une couverture de survie, ressemblant à un burrito spatial.
Mon capitaine, Joël Mercier — un type carré avec une moustache qui lui donnait l'air d'un flic des années 80 — s'approcha de moi.
— Fatum. C'est quoi ce bordel ?
Je lui tendis la clé USB.
— Ça, c'est un complot d'État. Surveillance de masse. Corruption. Meurtre. Et le Préfet de Larminat en chef d'orchestre. Tout est là-dedans. Noms, preuves, flux financiers. De quoi alimenter les tribunaux pendant dix ans.
Mercier prit la clé. La regarda comme si c'était une grenade dégoupillée.
— Le Préfet ? T'es sûr ?
— Certain. Il a avoué. Devant témoins. Et on a des enregistrements.
Sonia leva son téléphone.
— J'ai tout filmé. Qualité HD. Son surround. Prêt pour YouTube.
Mercier soupira. Un long soupir d'homme qui sait que sa vie vient de devenir beaucoup plus compliquée.
— Ça va faire un putain de scandale.
— Tant mieux. Les scandales, c'est ce qui empêche le monde de pourrir complètement.
Il me regarda. Hocha la tête.
— T'es un emmerdeur, Fatum. Mais t'es un bon flic. Va te reposer. Je gère la suite.
Il s'éloigna, la clé USB serrée dans son poing comme une relique sacrée.
Félix jeta sa cigarette. Me regarda avec ses grands yeux de chien battu.
— Hector… on a vraiment gagné, cette fois ?
Je regardai la ville. Nantes. La Loire qui coulait dans la nuit. Les lumières qui brillaient. Les gens qui dormaient, inconscients du fait qu'ils avaient failli vivre dans une prison numérique.
— On a gagné une bataille, Fracas. Pas la guerre. Le système reviendra. Sous un autre nom. Avec d'autres visages. Parce que le pouvoir, c'est comme les mauvaises herbes : ça repousse toujours.
— Mais on l'a arrêté, non ? On a sauvé la ville.
— Pour l'instant. Oui. On l'a sauvée. Et c'est déjà ça.
Sonia s'approcha de nous, toujours dans sa couverture de survie.
— Hector. Félix. Je voulais vous dire… merci. Sans vous, j'aurais jamais pu faire tomber Nemo. Vous êtes des bons. Des vrais.
— Tu vas te cacher maintenant ? demandai-je.
— Probablement. Les autres complices sont toujours en liberté. Ils vont me chercher. Mais je suis bonne pour me cacher. Et puis…
Elle sourit. Un sourire féroce.
— J'ai d'autres systèmes à pirater. D'autres combats à mener. La révolution numérique, c'est pas fini.
— Fais attention à toi, la Diode. Et si un jour t'as besoin d'un vieux flic cynique et d'un jeune maladroit, tu sais où nous trouver.
— Comptez sur moi.
Elle s'éloigna dans la nuit, disparaissant dans une ruelle comme un fantôme violet.
Il était deux heures du matin quand Félix et moi remontâmes dans ma voiture. L'aube était encore loin. La nuit semblait éternelle.
— On va où, Hector ?
— Chez toi. Tu dors. Moi aussi. Demain, on fait les rapports. Les auditions. La paperasse. Toute la merde administrative qui suit les victoires.
— Et Larminat ?
— Il parlera. Ou pas. Mais avec les preuves qu'on a, il finira en prison. Peut-être pas longtemps. Peut-être qu'il sera exfiltré vers un autre poste, loin, discret. C'est comme ça que ça marche. Les puissants tombent rarement vraiment.
Félix me regarda, triste.
— C'est décourageant, non ?
— Oui. Mais on fait ce métier quand même. Parce que quelqu'un doit le faire. Parce que si on abandonne, alors ils ont vraiment gagné.
Je démarrai. Roulai dans les rues désertes de Nantes. La ville dormait, indifférente, éternelle.
— Hector ?
— Oui, Fracas ?
— Tu crois qu'on va résoudre d'autres affaires comme ça ? Genre, des complots et des trucs dingues ?
— Probablement. Tu me connais. J'attire les emmerdements comme un paratonnerre attire la foudre.
— Cool. Parce que… c'était carrément intense. Mais c'était bien. Avec toi. On fait une bonne équipe.
Je souris malgré moi.
— Ouais, Fracas. On fait une bonne équipe. Un vieux cynique et un jeune maladroit. Fatum et Fracas. Ça sonne comme un cabinet d'avocats véreux.
— Ou comme un duo de flics cultes !
— Ou comme ça.
Nous roulâmes en silence pendant quelques minutes. Puis Félix demanda :
— Et Valmont ? On a fait ce qu'il voulait, non ? On a trouvé Nemo. On l'a arrêté.
— Oui. On a honoré son message. Il est mort pour rien. Mais au moins, sa mort a servi à quelque chose. C'est plus que ce que la plupart des gens peuvent espérer.
Je pensai à Aristide Valmont. Coincé dans le Grand Éléphant. Gravant son dernier message. Avalant une puce pour protéger la vérité. Un homme imparfait qui avait essayé de faire ce qui était juste. Trop tard. Mais quand même.
— Repose en paix, Valmont, murmurai-je. On a fini le boulot.
Le lendemain, les médias explosèrent. Le scandale était partout. Préfet arrêté. Complot de surveillance. Données vendues à l'étranger. Les journalistes se régalaient. Les politiques faisaient profil bas. Les citoyens s'indignaient sur les réseaux sociaux.
Et trois semaines plus tard, tout était oublié.
Un nouveau préfet fut nommé. Propre. Jeune. Souriant. Il annonça un "nouveau projet de ville intelligente". Transparent. Éthique. Contrôlé par les citoyens.
Il l'appela : PROJET NAUTILUS.
Quand j'entendis ça, je souris amèrement.
Nemo. Nautilus. Toujours Jules Verne. Toujours les mêmes promesses.
Le système revenait. Sous un nouveau costume.
Mais pour l'instant, Nantes respirait.
Et moi, Hector Fatum, j'avais gagné une bataille.
C'était déjà ça.