CHAPITRE 8 — Où l'On Apprend que les Fantômes Reviennent Toujours
Les trois jours qui suivirent la chute de Nemo furent un marathon bureaucratique d'une intensité qui aurait fait passer le débarquement en Normandie pour une promenade digestive. Auditions. Rapports. Témoignages. Confrontations. Des avocats qui sortaient du bois comme des termites d'une charpente pourrie. Des journalistes qui campaient devant le commissariat avec des caméras et des questions qu'ils posaient déjà avant d'avoir écouté les réponses.
Moi, Hector Fatum, je passai soixante-douze heures dans des salles d'interrogatoire qui sentaient le café froid et la sueur administrative, à répéter la même histoire à des gens différents qui prenaient des notes identiques. Félix était dans la salle d'à côté, racontant sa version avec son enthousiasme habituel et ses tics de langage qui faisaient sursauter les greffières chaque fois qu'il disait "carrément" ou "chelou".
Le troisième jour, on nous convoqua dans le bureau du Procureur de la République. Un type qui s'appelait Maître Gondrin, la soixantaine distinguée, costume gris anthracite, cravate bordeaux, lunettes demi-lune qui lui donnaient l'air d'un hibou ayant raté sa vocation de juge à la Cour suprême. Il nous fit asseoir dans des fauteuils qui grinçaient comme des portes de manoir hanté.
— Messieurs, commença-t-il en joignant ses doigts devant lui dans cette posture que prennent les gens importants quand ils s'apprêtent à t'annoncer que tu t'es fait baiser, permettez-moi de vous féliciter. Vous avez démantelé un réseau de corruption d'une ampleur… considérable. C'est un travail remarquable.
— Merci, Monsieur le Procureur, répondis-je. Maintenant, dites-nous la mauvaise nouvelle. Parce qu'il y a toujours une mauvaise nouvelle après les félicitations.
Il eut un sourire crispé.
— Vous êtes perspicace, Commissaire. En effet. Le Préfet de Larminat a été… transféré.
— Transféré ? répéta Félix. Mais il a tué quelqu'un ! Il a trahi la République ! Il devrait être en prison !
Gondrin soupira. Un long soupir d'homme qui a vu passer trop de dossiers pourris dans sa carrière.
— L'affaire est… sensible. Des intérêts nationaux sont en jeu. Le ministère de l'Intérieur a décidé que M. de Larminat serait "muté" vers un poste consulaire. En Guyane française. Un poste sans responsabilités opérationnelles. Une retraite anticipée déguisée.
— En clair, dis-je d'une voix blanche, il s'en tire. Il ne verra jamais l'intérieur d'une cellule.
— Il perd sa carrière, sa réputation, son influence. C'est une forme de punition.
— C'est de la merde, Monsieur le Procureur. Et vous le savez.
Gondrin me regarda par-dessus ses lunettes. Sans colère. Juste avec la fatigue de quelqu'un qui a accepté depuis longtemps que le système ne fonctionne pas comme il devrait.
— Je le sais, Commissaire Fatum. Mais je ne fais pas les règles. Je les applique. Et les règles disent que certaines personnes sont trop importantes pour tomber complètement. Elles glissent. Elles rebondissent. Elles atterrissent ailleurs. C'est comme ça.
— Et les autres ? demanda Félix. Les complices ? Les types sur la liste ?
— Certains seront poursuivis. D'autres démissionneront "pour raisons personnelles". D'autres encore bénéficieront de l'amnésie collective qui caractérise notre belle époque. Mais vous avez la satisfaction, messieurs, d'avoir empêché le pire. Le projet Nemo est mort. Les données sont effacées. Les citoyens sont à nouveau libres. C'est une victoire. Imparfaite. Mais une victoire quand même.
Il se leva. Nous serra la main avec la solennité d'un prêtre bénissant des soldats avant la bataille.
— Vous êtes de bons flics. Continuez. On a besoin de gens comme vous.
Nous sortîmes du Palais de Justice sous un ciel gris qui ressemblait à une couverture de laine mouillée. Félix marchait à côté de moi, les mains dans les poches, la tête basse.
— C'est vraiment de la merde, Hector.
— Oui, Fracas. C'est vraiment de la merde. Bienvenue dans le monde réel. Celui où les méchants perdent pas toujours. Où la justice est une idée sympathique mais pas une garantie. Où on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.
— Ça donne envie de tout plaquer, non ?
Je m'arrêtai. Le regardai. Ses grands yeux inquiets. Son costume froissé. Sa cravate du jour — des petits R2-D2 sur fond bleu — qui pendouillait de travers comme toujours.
— Non, Fracas. Ça donne envie de continuer. Parce que si des types comme toi et moi abandonnent, alors ils ont vraiment gagné. On a sauvé cette ville. Pour un temps. C'est plus que ce que la plupart des gens peuvent dire. Et demain, il y aura une autre affaire. Un autre criminel. Un autre combat. Et on le mènera. Parce que c'est ce qu'on fait.
Félix hocha la tête. Lentement. Un sourire timide apparut sur ses lèvres.
— Ouais. T'as raison. On continue. Fatum et Fracas. Le duo qui résout les trucs chelous.
— Le duo qui trébuche sur les preuves et les trouve par accident, Fracas. Mais oui. On continue.
Deux jours plus tard, je retournai au Parc des Chantiers. Seul. En fin d'après-midi, quand les touristes commençaient à se raréfier et que le Grand Éléphant terminait sa dernière promenade de la journée.
La bête mécanique barrissait doucement, crachant sa vapeur d'eau dans l'air froid de décembre. Des gamins riaient dans son ventre, inconscients du fait qu'un homme y était mort il y a quelques semaines à peine. C'est ça, la ville. Elle oublie vite. Elle digère ses tragédies et elle continue, indifférente, éternelle.
Je m'approchai de la base de l'éléphant. Posai ma main sur le métal froid. Fermai les yeux.
— Valmont, murmurai-je. J'espère que tu reposes en paix. On a fini ce que tu as commencé. Nemo est tombé. Larminat s'en tire, mais il a perdu. C'est pas une vraie justice, mais c'est ce qu'on a pu faire. J'espère que ça suffit.
Le vent souffla. L'éléphant soupira de vapeur. Comme une réponse.
Je rouvris les yeux. Regardai la grue Titan au loin, dressée contre le ciel comme un dinosaure d'acier. Regardai la Loire qui coulait, indifférente aux drames humains. Regardai Nantes.
Ma ville. Avec ses secrets. Ses mensonges. Ses beautés cachées et ses laideurs assumées.
Je l'aimais quand même.
— Commissaire Fatum ?
Je me retournai. Une femme se tenait derrière moi. La quarantaine élégante, cheveux châtains attachés en chignon, tailleur sobre. Elle tenait un bouquet de fleurs blanches.
— Madame Valmont, dis-je en reconnaissant la veuve de la victime. Mes condoléances. Je suis désolé de ne pas avoir pu…
— Vous avez fait ce que vous pouviez, Commissaire. Mon mari était un homme compliqué. Ambitieux. Parfois aveugle. Mais il voulait bien faire. À la fin. Il voulait réparer. Grâce à vous, il y est arrivé.
Elle s'approcha de l'éléphant. Déposa le bouquet à sa base.
— Merci, Commissaire. Pour lui. Pour nous. Pour Nantes.
Elle s'éloigna sans rien ajouter. Je la regardai partir, silhouette fragile avalée par la foule.
Quelque chose se dénoua dans ma poitrine. Quelque chose que je n'avais pas su que je portais.
Le surlendemain, convocation à la mairie. Le nouveau préfet — un jeune loup nommé Guillaume Ferrand, cheveux gominés, sourire corporate, costume qui coûtait probablement mon salaire mensuel — nous présenta le "nouveau projet de modernisation urbaine".
PROJET NAUTILUS
L'écran derrière lui affichait des graphiques colorés, des mots-clés en anglais — "transparency", "citizen-centric", "ethical AI" — et des rendus 3D de la ville du futur. Propre. Connectée. Intelligente.
Félix et moi étions assis au fond de la salle, entourés d'élus locaux qui hochaient la tête comme des jouets mécaniques.
— Le Projet Nautilus, annonça Ferrand avec l'enthousiasme d'un vendeur de voitures d'occasion, est une rupture totale avec les errements du passé. Transparence absolue. Contrôle citoyen. Données anonymisées. Nous avons appris de nos erreurs. Cette fois, ce sera différent.
Je me penchai vers Félix.
— C'est exactement le même discours que Valmont tenait il y a deux ans.
— Carrément, souffla Félix. Nemo 2.0. Juste avec un nouveau nom.
— Jules Verne doit se retourner dans sa tombe. On est passés du Capitaine Nemo au Nautilus. C'est la même histoire. Juste avec un autre costume.
Ferrand continua son discours, parlant d'algorithmes éthiques, de supervision indépendante, de comités citoyens. Des mots. Toujours des mots. Beaux. Creux. Rassurants.
— Hector, murmura Félix. On fait quoi ?
— Rien. Pour l'instant. On surveille. On observe. Et si ça dérape, on intervient. Encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'on ne lâchera pas.
— T'es pas fatigué ?
Je souris amèrement.
— Si, Fracas. Je suis épuisé. Mais la fatigue, c'est le prix à payer pour continuer à se regarder dans la glace.
Le soir même, je retrouvai Félix au Café du Commerce, notre QG informel. Un vieux bistrot du centre-ville qui sentait la bière, le tabac froid et les conversations de comptoir. On y servait des sandwiches jambon-beurre qui pesaient le poids d'un nouveau-né et du vin rouge qui tachait les dents.
Félix avait déjà commandé. Deux demis. Un paquet de chips. Il avait l'air pensif, son carnet de croquis ouvert devant lui.
Je m'assis en face de lui. Regardai le carnet.
Il avait dessiné toute l'affaire. En détail. La scène dans l'éléphant. Le QG souterrain de Sonia. La fusillade dans la salle des serveurs. Des dessins hyperréalistes, précis, magnifiques. Son talent caché qui sortait quand il ne le contrôlait pas.
— C'est beau, Fracas.
Il referma le carnet, gêné.
— C'est juste pour moi. Pour me souvenir. Des fois, j'ai peur d'oublier. Les détails. Les visages. Alors je dessine.
— Tu devrais en faire quelque chose. Une exposition. Un livre. Je sais pas.
— T'es sérieux ?
— Oui. T'as un talent. Faudrait que tu l'assumes.
Il rougit légèrement. But une gorgée de bière pour cacher son embarras.
— Hector… je voulais te dire. Merci. Pour ces trois ans. Pour m'avoir appris le métier. Pour avoir supporté mes gaffes. Pour… tout.
— Fracas, t'es mon équipier. On se remercie pas entre équipiers. On se supporte. On se couvre. On se traîne hors des égouts quand c'est nécessaire. C'est ce qu'on fait.
— Ouais, mais quand même. T'es carrément le meilleur chef que j'aurais pu avoir.
— Je suis le seul chef que t'as eu, Fracas. Ta moyenne d'échantillon est statistiquement ridicule.
Il sourit. Ce sourire franc, sans arrière-pensée, qui me rappelait pourquoi je n'avais pas encore demandé ma retraite anticipée.
— On trinque ? proposa-t-il.
— À quoi ?
— À Valmont. À Nantes. À nous. Au fait qu'on est encore vivants.
Je levai mon verre. Le cognai contre le sien.
— À Valmont. Et à tous les cons qui essaient de faire ce qui est juste dans un monde qui s'en fout. On en fait partie. Autant l'assumer.
Nous bûmes. La bière était tiède, mauvaise, parfaite.
Mon téléphone vibra. Un message. Numéro inconnu.
« Merci pour tout. La révolution continue. Signé : La Diode. PS : Votre mère fait du très bon thé. Transmettez mes amitiés. »
Je souris. Sonia était en sécurité. Quelque part. Probablement en train de pirater un nouveau système, de mener un nouveau combat.
Je montrai le message à Félix.
— Elle est carrément cool, non ? dit-il.
— Oui. Et dangereuse. Et utile. Le genre de personne qu'on devrait avoir dans la police. Mais qu'on n'aura jamais parce qu'elle refuse de rentrer dans les cases.
— Comme toi, Hector.
— Comme nous, Fracas. Comme nous.
Cette nuit-là, je rentrai chez moi. Mon appartement du quai de la Fosse. Trois pièces qui sentaient le vieux célibataire et les dossiers non classés. Je me servis un verre de Muscadet. M'assis près de la fenêtre. Regardai la Loire couler dans la nuit.
Quelque part dans cette ville, des gens dormaient. Des gens vivaient. Des gens aimaient, travaillaient, se disputaient, riaient. Inconscients du fait qu'ils avaient failli vivre dans une prison numérique. Que leur liberté avait tenu à quelques lignes de code et à l'obstination d'un vieil entrepreneur qui avait voulu réparer ses erreurs.
Quelque part, Larminat était dans un avion pour la Guyane. Loin. Vaincu. Mais pas puni. Jamais vraiment puni.
Quelque part, de nouveaux complots se tramaient. De nouveaux Nemo attendaient leur heure.
Mais pour l'instant, Nantes respirait.
Et moi, Hector Fatum, j'avais fait mon job.
Demain, il y aurait une nouvelle affaire. Un nouveau cadavre. Un nouveau mystère. Félix renverserait quelque chose et découvrirait un indice crucial. Je ferais des monologues cyniques sur l'absurdité de l'existence. Nous résoudrions l'énigme. Nous ne sauverions pas le monde, mais nous sauverions quelqu'un. Quelque chose.
C'était suffisant.
Je finis mon verre. Posai le dossier Valmont dans mon armoire à archives. Fermai la porte.
L'affaire était close.
Mais l'histoire, elle, ne l'était jamais.
Les fantômes reviennent toujours.
Et les flics comme moi, on est là pour leur tenir tête.
Encore.
Et encore.
Jusqu'à ce que la mort ou la retraite nous sépare.
Trois semaines plus tard, un matin de décembre glacial, mon téléphone sonna.
— Fatum.
— Commissaire. On a un corps. Quai des Antilles. Ça a l'air compliqué.
— J'arrive.
Je raccrochai. Enfilai mon imperméable. Ma cravate noire. Mon costume gris charbon.
Appelai Félix.
— Fracas. On a du boulot. Retrouve-moi sur place.
— Carrément, Hector ! J'arrive ! C'est quoi, cette fois ?
— Aucune idée. Mais je suis sûr que tu vas renverser quelque chose et qu'on trouvera la solution.
— Ha ha ! C'est ma spécialité !
Je sortis dans le matin froid. Montai dans ma voiture. Démarrai.
Direction une nouvelle enquête.
Une nouvelle histoire.
Un nouveau chaos.
Et moi, Hector Fatum, j'étais prêt.
Parce que c'est ce que je fais.
C'est ce qu'on fait.
Fatum et Fracas.
Le duo improbable qui résout les affaires en trébuchant dessus.
Et qui continuera.
Encore.
Et encore.
Jusqu'à la fin.