CHAPITRE 1
Ça pèle sévère chez les troglos
Le Château Oublié portait bien son nom. Ce n'était pas vraiment un château, du moins pas au sens où l'entendent les touristes en bermuda et appareil photo. C'était un amas de ruines médiévales accrochées à flanc de coteau comme un dentier mal fixé à une gencive pourrie. Le lierre avait envahi les murs avec l'enthousiasme d'un squatteur professionnel, et les ronces formaient un réseau défensif qu'aurait envié Vauban s'il avait été botaniste et légèrement sadique.
Mais ce qui nous intéressait, ce n'était pas les vieilles pierres en surface. C'était ce qui se cachait dessous. Les caves troglodytiques. Les entrailles de tuffeau où Clotilde de la Fuye avait élu domicile.
À Chemellier, on a compris depuis longtemps que pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Et si possible sous terre, comme des taupes aristocratiques. La fille d'Anselme avait poussé le concept à son paroxysme.
— Patron, on va vraiment descendre là-dedans ? demanda Félix en regardant l'entrée de la grotte avec une inquiétude visible.
La porte était une masse de chêne clouté, incrustée directement dans la roche blanche du tuffeau. Ça ressemblait à l'entrée d'un tombeau égyptien conçu par un ferronnier alcoolique.
— Oui, Fracas. À moins que tu préfères que le suspect vienne nous voir au commissariat avec un plateau de petits fours et des excuses écrites.
— Non mais c'est juste que… c'est chelou, comme endroit. C'est sombre. Et froid. Et… souterrain.
— Formidable résumé. Tu viens de définir le concept de « grotte ». Tes talents d'observation me sidèrent.
Je frappai trois coups secs avec le heurtoir en forme de gargouille. Le son résonna comme si on tapait sur le couvercle d'un cercueil géant. Personne ne répondit.
Je poussai le vantail. C'était ouvert.
— Police ! Y'a quelqu'un ? Ou c'est journée portes ouvertes chez les artistes dépressifs ?
Nous entrâmes.
L'atmosphère changea instantanément. Dehors, c'était le pôle Nord version viticole. Dedans, c'était une étuve. Une chaleur sèche, minérale, qui vous prenait à la gorge comme une main invisible essayant de vous étrangler avec de l'air chaud. Et cette odeur… Térébenthine, huile de lin, encens, et un fond de tabac froid mêlé à quelque chose de plus âcre. Du pigment brûlé, peut-être.
— Putain, on dirait l'intérieur d'un four à céramique, souffla Félix en desserrant sa cravate Pikachu.
— Ou l'antre d'une artiste torturée qui peint ses démons avec des produits toxiques. Les deux hypothèses se valent.
La pièce principale était une cathédrale souterraine. Une voûte immense, haute de cinq mètres, creusée par des générations de carriers qui devaient avoir des bras comme des troncs d'arbre et une espérance de vie d'environ vingt-sept ans. Au centre, un poêle à bois en fonte ronflait comme un dragon asthmatique. Les murs étaient nus, bruts, la roche gardant les traces des pics et des burins des mineurs d'autrefois.
Mais ce qui captait le regard, c'était le chaos artistique — et je pèse mes mots.
Des toiles partout. Posées au sol, empilées contre les parois, suspendues à des chaînes comme des prisonniers condamnés à perpétuité. Et pas des paysages bucoliques avec des vaches qui regardent passer les trains. Non. Des trucs sombres, torturés, violents. Des explosions de noir, de gris, et de violet. Beaucoup de violet. Un violet profond, obsessionnel, maladif.
— C'est… carrément intense, murmura Félix en s'approchant d'une toile représentant ce qui ressemblait à une éruption volcanique mêlée à un accident de voiture.
— C'est de la rage solidifiée, Fracas. Cette fille ne peint pas. Elle agresse des toiles avec de la couleur.
Au fond de l'atelier, sous la lumière crue de projecteurs industriels fixés à la roche, une silhouette s'activait. Elle était de dos, vêtue d'une blouse de peintre trop grande pour elle, maculée de taches multicolores qui ressemblaient à une carte du monde après une attaque nucléaire. Elle attaquait une toile monumentale à grands coups de brosse, avec une violence qui tenait plus du combat de rue que des Beaux-Arts.
— Mademoiselle de la Fuye ? lançai-je en évitant de marcher sur un tube de peinture éventré qui agonisait sur le sol.
Elle se figea. Le pinceau resta en suspens, dégoulinant de violet.
Lentement, elle pivota.
Si la beauté pouvait tuer, on aurait été morts sur le coup. Clotilde de la Fuye avait ce genre de visage qu'on n'oublie pas, même après trois bouteilles de whisky et un traumatisme crânien. Des pommettes hautes, une bouche charnue mais sévère, comme celle de quelqu'un qui a oublié comment sourire après un divorce difficile avec la vie. Et des yeux… putain, des yeux noirs comme des puits de mine abandonnés, cernés de fatigue ou de khôl, impossible à dire. Ses cheveux de jais étaient tirés en un chignon strict, traversé par une baguette chinoise qui ressemblait plus à une arme blanche qu'à un accessoire de coiffure.
Elle nous toisa. Son regard passa de mon manteau fripé à la silhouette de Félix, s'attardant une demi-seconde sur sa cravate électrique.
— Vous êtes flics, lâcha-t-elle d'une voix rauque, éraillée par la fumée ou la colère rentrée. Ça se voit à vos chaussures. Et à la façon dont votre collègue regarde mon atelier comme s'il allait renverser quelque chose.
Félix rougit.
— Je… je regarde juste ! C'est carrément impressionnant, comme travail !
— Commissaire Hector Fatum, me présentai-je en sortant ma carte. Et l'Inspecteur Félix Fracas, expert en maladresses productives.
— Productives ? releva-t-elle en posant son pinceau.
— Il renverse des choses et découvre des indices. C'est sa spécialité.
Elle s'essuya les mains sur un chiffon déjà saturé de couleurs.
— Vous venez pour mon père, supposa-t-elle. Il est mort ?
Pas un tremblement. Pas une larme. Juste un constat froid, clinique, comme si elle venait d'apprendre que son abonnement Netflix avait expiré.
— Assassiné, précisai-je en la fixant. Au Dolmen de la Pierre Couverte. Un tire-bouchon dans la carotide. Mort quasi instantanée. Il y a deux heures.
Elle eut un petit rire sec, sans joie. Un rire qui sonnait comme du verre brisé.
— Le Dolmen… Il adorait cet endroit. Il disait que c'était le seul truc solide dans ce bled de ploucs. Ironique qu'il y finisse sa carrière.
— Vous n'avez pas l'air effondrée.
— Pourquoi le serais-je ? Anselme n'était pas un père. C'était un gestionnaire de patrimoine génétique. Il m'a élevée comme on élève un placement à long terme. Sauf que le placement a décidé de faire de l'art au lieu de faire du droit immobilier. Grosse déception pour lui. Grosse libération pour moi.
Elle se dirigea vers une desserte Louis XV chargée d'une bouteille de vin rouge et de verres Duralex dépareillés.
— Vous buvez ?
— Pendant le service ? fit Félix, hésitant.
— On est un soir de réveillon, Fracas. Et techniquement, on est en sous-sol. Les règles ne s'appliquent pas sous terre.
Clotilde nous servit trois verres. Le vin était sombre, épais, avec un goût de terre et de fruit noir. Pas mauvais, si on aimait boire du liquide qui avait l'air de sortir d'un laboratoire de sorcière.
— C'est du Brochot, précisa-t-elle. Le concurrent de mon père. Il a plus de corps que les vins de la Fuye. Moins d'arrogance aussi.
— Brochot le vigneron ? demandai-je en notant mentalement le nom.
— Marcel Brochot. Un anarchiste de la barrique. Mon père voulait lui racheter ses vignes pour construire un parking souterrain. Marcel voulait lui planter un pieu dans le cœur. Métaphoriquement, bien sûr.
— Vous le connaissez bien ?
Elle but une gorgée, ses yeux ne quittant pas les miens.
— Assez bien. C'est un ami du village.
Mensonge. Ses pupilles s'étaient légèrement dilatées. « Ami » était un euphémisme. Mais je laissai passer.
— Parlons de votre père. Et de ça.
Je sortis le bristol violet trouvé sur le corps, protégé dans sa pochette plastique.
« La terre ne ment jamais. Ceux qui la vendent, si. »
Je le lui montrai.
— Ça vous dit quelque chose, cette écriture ? Et cette encre ?
Elle se pencha. Ses yeux s'étrécirent.
— C'est… c'est mon écriture. Ou une imitation parfaite. J'ai appris la calligraphie aux Beaux-Arts de Nantes. Mon père m'utilisait parfois pour écrire ses menus de gala ou ses cartes de vœux. Il disait que ça faisait « chic » et « authentique ».
— Vous avez écrit ce message ?
— Non ! Bien sûr que non ! Pourquoi aurais-je laissé un mot avec mon écriture si j'avais voulu le tuer ? C'est idiot !
— L'intelligence n'est pas le fort des criminels, Clotilde. Sinon, je serais au chômage.
— Mais cette phrase… murmura-t-elle en relisant. « La terre ne ment jamais ». C'est ce que disait ma mère avant de partir. Avant qu'il ne la pousse à bout avec ses projets débiles. Il voulait transformer ce lieu, vous savez ? Il voulait faire un « Disneyland troglodyte ». Il a tué l'âme de Chemellier. Quelqu'un a juste rendu justice.
— Quelqu'un qui avait accès à votre encre violette ?
Elle blanchit. Légèrement. Juste assez pour que je le remarque.
— N'importe qui peut acheter de l'encre violette, commissaire.
— Peut-être. Mais celle-ci est particulière. C'est un pigment rare, n'est-ce pas ?
Elle se mordit la lèvre.
— Du Violet de Cobalt. Un pigment instable, très cher. Toxique si on l'inhale. C'est ma signature. J'appelle cette série « Les meurtrissures de la terre ».
Félix, qui explorait l'atelier avec la curiosité d'un chat dans une usine de sardines, s'était approché d'une table de travail encombrée de flacons, de pinceaux, et de pots de pigments.
— Patron, regarde tous ces trucs ! C'est carrément dingue ! Y'a des couleurs que j'ai jamais vues !
— Fracas, touche à rien. Tes mains sont des armes de destruction massive.
Trop tard.
Félix, en se penchant pour examiner un pot de pigment ouvert, accrocha du coude une pile instable de bocaux. Tout bascula. Dans un fracas de verre brisé et de jurons étouffés, une cascade de pots se déversa sur le sol, répandant des nuages de poudre violette, ocre, et vermillon.
— MERDE ! PARDON ! JE SUIS DÉSOLÉ ! hurla Félix en essayant de rattraper l'irréparable.
Clotilde ferma les yeux, respirant profondément.
— C'est… c'est pas grave. C'était juste trois cents euros de pigments rares.
— Fracas, tu viens de détruire l'équivalent d'un mois de salaire en tombant comme un débile.
— JE SUIS VRAIMENT DÉSOLÉ ! Mais… attendez… Hector… regarde !
Il pointait le sol, là où les pigments venaient de se répandre.
Sous la couche de poudre colorée, quelque chose dépassait. Un carnet. Un petit carnet à couverture de cuir noir, qui était caché sous les pots.
Je m'accroupis. Je le ramassai délicatement, secouant la poudre violette.
Je l'ouvris.
Et là, je compris.
Des pages et des pages d'exercices de calligraphie. Des lettres anciennes, tracées et retracées à la plume. Des copies de documents médiévaux. Des parchemins. Des actes notariés. Des signatures imitées.
— C'est quoi ça ? demanda Félix par-dessus mon épaule.
— De la fausse monnaie administrative, Fracas. Clotilde s'entraînait à imiter des écritures anciennes. À reproduire des actes. À falsifier l'Histoire.
Je levai les yeux vers elle.
— Votre père vous forçait à faire ça ?
Elle recula, adossée à un mur de pierre. Ses épaules s'affaissèrent.
— Oui. Il voulait s'approprier les caves. Toutes les caves. Le réseau souterrain de Chemellier. Il avait besoin de faux actes de propriété datant du Moyen-Âge pour prouver que sa famille possédait le sous-sol. Il me forçait à calligraphier. À copier. À mentir avec de l'encre et du papier.
— Et si vous refusiez ?
— Il menaçait de me couper les vivres. De me faire expulser d'ici. Ce lieu, c'est tout ce que j'ai. Je n'avais pas le choix.
Félix, debout au milieu du désastre qu'il venait de créer, la regardait avec une sincérité désarmante.
— C'est carrément horrible. Votre père était… c'était vraiment un connard, désolé.
— Félix ! m'exclamai-je.
— Mais c'est vrai ! Il la forçait à mentir ! C'est dégueulasse !
Clotilde eut un sourire triste.
— Votre collègue a raison, commissaire. Anselme était un connard. Mais je ne l'ai pas tué.
— Vous avez un alibi ?
— Je peignais. Depuis dix-huit heures. Quand je peins, je ne compte pas le temps. Je suis hors du monde. Seule avec mes démons.
— Seule ?
— Seule.
Je rangeai le carnet dans un sachet d'indices.
— Vous savez qui aurait pu vouloir le tuer ?
— La moitié du village, répondit-elle sans hésiter. Marcel Brochot. Le Père Mathieu. Le maire. Tous ceux qu'il a ruinés, menacés, ou humiliés. Cherchez du côté de ceux qu'il a écrasés. Vous aurez l'embarras du choix.
Je me dirigeai vers la sortie, Félix sur mes talons.
— Ne quittez pas Chemellier, Clotilde. Et évitez de peindre avec du sang. Ça tache les pinceaux.
En sortant, l'air glacial me gifla le visage. C'était presque rafraîchissant après la fournaise de la grotte.
— Alors patron ? demanda Félix en boutonnant son manteau. Coupable ou pas coupable ?
— Trop artiste pour être honnête, Fracas. Et cette histoire d'encre violette… ça me gratte comme une démangeaison existentielle. Elle n'a pas tué, j'en mettrais ma main au feu. Mais elle sait. Elle sait qui tient la plume. Et elle protège quelqu'un.
— Marcel Brochot ?
— Peut-être. Ou peut-être que je me trompe et que le tueur est un druide vengeur avec un fétichisme pour les tire-bouchons. À ce stade, tout est possible.
On remonta en voiture. Le moteur toussa, cracha, puis consentit à démarrer dans un nuage de fumée noire.
— On va où maintenant ? demanda Félix.
— Voir l'anarchiste de la barrique. Marcel Brochot. Si le vin de Clotilde vient de chez lui, peut-être que sa haine aussi. Et puis, j'ai envie de savoir pourquoi un vigneron bio détesterait un promoteur immobilier au point de lui planter un tire-bouchon dans le cou.
La voiture s'éloigna du Château Oublié, ses phares découpant des tunnels de lumière dans la nuit de Chemellier.
Félix me regarda.
— Patron ?
— Quoi, Fracas ?
— Tu crois qu'elle l'aimait, son père ? Malgré tout ?
Je soupirai.
— Je crois qu'on aime toujours ceux qui nous détruisent, Fracas. C'est la malédiction de l'humanité. Aimer les mauvaises personnes pour les mauvaises raisons. C'est pour ça que je suis divorcé trois fois.
Il eut un petit rire.
— Trois fois ? Carrément ?
— Ferme-la et mets le GPS, miracle. On a un anarchiste à interroger.