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L'anarchiste de la barrique

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CHAPITRE 2

L'anarchiste de la barrique


Trouver le domaine de Marcel Brochot n'était pas difficile. C'était la seule ferme viticole de Chemellier qui arborait un drapeau noir flottant au vent glacé, juste à côté d'une pancarte artisanale qui proclamait : « ICI, ON NE TRAITE PAS LA VIGNE. ON TRAITE LES CONS. »

L'endroit était situé en contrebas du village, près du vieux Lavoir, un coin pittoresque où les lavandières d'antan cancanaient en battant le linge et où les ados d'aujourd'hui fumaient des trucs qui ne ressemblaient pas à du tabac gris. Le domaine se composait d'un hangar en tôle ondulée, d'un champ de vignes squelettiques recouvertes de givre, et d'une maison basse en pierre qui semblait s'enfoncer dans le sol comme si elle voulait disparaître par honte d'exister dans un monde capitaliste.

— C'est carrément radical, comme endroit, commenta Félix en descendant de la voiture, son haleine formant des nuages de vapeur.

— C'est l'antre d'un type qui croit qu'on peut changer le monde en refusant les sulfites, Fracas. Bienvenue dans l'utopie viticole.

La nuit était maintenant totale. Il était vingt heures passées, et le froid avait empiré, si c'était possible. Le thermomètre devait afficher des températures dignes d'une morgue sibérienne. Le vent sifflait entre les rangées de vignes avec un bruit de crécelle asthmatique.

On s'approcha du hangar. De l'intérieur émanait une lumière jaunâtre et un vacarme sonore qu'on aurait pu confondre avec un accident industriel impliquant des tôles et des chats enragés.

— C'est quoi ce bruit ? demanda Félix en se bouchant les oreilles.

— De la musique punk-rock, Fracas. Ou une révolte prolétarienne mise en musique. Les deux sont indiscernables.

Je poussai la porte coulissante. Elle grinça comme une âme en peine.

L'intérieur du hangar sentait fort le moût en fermentation, le bois humide, et la révolution. Des barriques s'alignaient sagement contre les murs, mais sur ces murs, c'était l'anarchie pure : des affiches « NON AU BÉTONNAGE », « LA TERRE AUX PAYSANS », « FUCK LE CAPITALISME VITICOLE », et — pièce de résistance — une caricature géante d'Anselme de la Fuye représenté en vampire suçant un cep de vigne. Quelqu'un avait dessiné ça avec du talent et de la haine à parts égales.

Au fond, un homme s'acharnait sur une cuve en inox avec une clé à molette, en hurlant les paroles de la chanson qui tonnait dans les enceintes bricolées. C'était Brochot. Une force de la nature, petit, trapu, barbu comme un prophète de l'Ancien Testament qui aurait décidé de se venger de Dieu en faisant du vin bio. Il portait un bleu de travail taché de vin et de cambouis, et un bonnet de laine rouge vissé sur le crâne.

Je coupai le son de la chaîne hi-fi. Le silence tomba brutalement, seulement troublé par le cliquetis métallique de la clé à molette qui rebondit sur le sol en ciment.

Brochot se retourna, furibard.

— C'est qui les blaireaux qui coupent le son ? On est chez moi, ici ! C'est une ZAD viticole, pas un moulin à prières !

— Police Nationale, dis-je en montrant ma carte. Commissaire Fatum. Et voici l'Inspecteur Fracas, spécialiste en catastrophes contrôlées.

Brochot essuya ses mains graisseuses sur son bleu. Il n'avait pas l'air impressionné. Plutôt le genre de type qui avait déjà été interrogé plusieurs fois pour occupation illégale de terrain et tag militant.

— Police ? Ah ! Laissez-moi deviner. On a enfin buté le Roi Soleil du Tuffeau ? L'Anselme ?

— Vous êtes bien informé pour un ermite, notai-je.

— J'suis pas ermite, j'suis connecté à la terre ! Et les nouvelles, ça circule vite ici. Le vent porte les rumeurs. Et puis, vu comment vous êtes sapés — un manteau de flic de série B et un jeune en cravate Pokémon — vous venez pas m'acheter du Cab-d'Anjou.

Félix, vexé d'être jugé sur sa cravate, se redressa.

— Ma cravate est carrément cool, merci.

— Ouais, si t'as douze ans.

— Monsieur Brochot, coupai-je avant que la conversation ne dégénère en débat vestimentaire, on va éviter les amabilités et aller droit au but. Anselme de la Fuye a été retrouvé mort ce soir, au Dolmen. Un tire-bouchon dans la carotide. Et j'ai dans l'idée que vous n'allez pas pleurer à son enterrement.

Brochot éclata de rire. Un rire tonitruant, profond, qui résonna dans le hangar comme un coup de tonnerre.

— Pleurer ? MOI ? Je vais déboucher une bouteille et pisser sur sa tombe, oui ! Ce type, c'était le cancer de Chemellier ! Il voulait tout racheter pour faire des gîtes de luxe avec jacuzzi ! Il voulait percer un tunnel sous mes vignes pour relier ses propriétés ! Il allait assécher ma nappe phréatique ! L'eau, c'est le sang de la terre, commissaire ! Sans eau, pas de raisin. Sans raisin, pas de vin. Sans vin, pas de révolution !

— Très poétique. Maintenant, dites-moi où vous étiez ce soir entre dix-neuf heures et vingt heures.

— J'étais là. À soutirer mes cuves. J'ai des témoins : mes levures. Elles travaillent dur, elles.

— Des témoins vivants, Brochot. Les bactéries ne témoignent pas au tribunal.

— Si. J'ai croisé le curé vers dix-neuf heures trente. Le Père Mathieu. Il rôdait près du Lavoir, l'air hagard. Il cherchait son chat, ou Dieu, je sais pas. Il avait l'air aussi perdu qu'un athée dans une église.

Félix notait tout ça dans son calepin, sa main traçant des gribouillis qui ressemblaient plus à des hiéroglyphes qu'à des notes d'enquête.

— Vous détestiez Anselme de la Fuye au point de le tuer ?

Brochot s'approcha de moi. Il sentait le vin, la terre, et la sueur honnête du travail manuel. Ses yeux étaient plantés dans les miens.

— Je le haïssais. De toutes mes tripes. Mais le tuer ? Jamais. La mort, c'est trop facile. Je voulais le voir ruiner. Je voulais le voir ramper quand la banque saisirait ses biens. Je voulais qu'il comprenne que l'argent ne se mange pas. Que la terre ne se vend pas. Que le passé ne s'efface pas avec du béton.

— Belle tirade. Mais ça ne répond pas à ma question.

Il s'éloigna, alla vers un établi encombré d'outils. Il revint avec une bombe de peinture en spray. Vide.

— Tenez. Regardez ça. Je reviens de l'église. J'ai tagué son nom sur le mur du cimetière : « Anselme = Voleur ». C'est ça mon arme, commissaire. La peinture. Pas le surin. Pas le tire-bouchon.

— Vous avez utilisé du violet ? demandai-je, pensant au message trouvé sur le corps.

— Du noir ! Le noir de l'anarchie ! Le violet, c'est pour les curés et les artistes dépressifs.

Je regardai ses mains. Elles étaient tachées de cambouis, de vin, et de terre. Mais pas de peinture violette. Et ses bottes étaient couvertes de boue fraîche, mais pas de terre rouge comme celle trouvée sur l'empreinte près du Dolmen.

Félix, pendant ce temps, s'était éloigné pour explorer le hangar. Il avançait avec la prudence d'un démineur myope, évitant les outils, les barriques, et les câbles qui traînaient au sol comme des serpents endormis.

— Patron, regarde tous ces trucs ! C'est carrément organisé, ici ! Y'a des étiquettes sur tout !

— Fracas, touche à rien. Tes mains sont maudites.

Trop tard.

Félix, en voulant examiner une étagère chargée de bidons, accrocha du pied une caisse en bois posée au sol. La caisse bascula. Le couvercle se souleva. Et à l'intérieur…

Des bâtons de dynamite.

Une dizaine. Emballés dans du papier kraft graisseux, reliés par des fils électriques colorés qui ressemblaient à des intestins de Noël.

Le temps se figea.

— PUTAIN DE MERDE ! hurla Félix en reculant précipitamment, manquant de s'étaler sur une barrique. Y'A DES EXPLOSIFS ! Y'A DES PUTAIN D'EXPLOSIFS !

Brochot blanchit. Instantanément. Comme si on venait de vider tout le sang de son corps pour le remplacer par de l'eau minérale tiède.

— TOUCHE À RIEN ! hurla-t-il en se précipitant vers la caisse.

Je dégainai mon arme. Par réflexe. Par peur. Par instinct de survie.

— BROCHOT ! À GENOUX ! LES MAINS SUR LA TÊTE ! MAINTENANT !

— Attendez ! ATTENDEZ ! C'est pas ce que vous croyez !

— J'AI UNE CAISSE DE DYNAMITE SOUS LES YEUX, BROCHOT ! C'EST EXACTEMENT CE QUE JE CROIS !

Il leva les mains, paniqué, tremblant.

— C'est… c'est pour le tunnel ! Le tunnel sous l'église ! Je voulais le faire sauter ! Pas les gens ! Juste le tunnel ! Pour détruire les faux documents ! Pour empêcher Anselme de voler le sous-sol !

Félix, toujours debout près de la caisse, regardait les bâtons de dynamite avec une fascination horrifiée.

— Patron… y'a un détonateur. Et… et un chronomètre. Électronique.

Mon sang se glaça.

— Brochot. Dis-moi que tu n'as pas mis une bombe quelque part.

Il baissa les yeux.

— Dans le clocher. De l'église Saint-Aubin. Sous le bourdon. La grosse cloche.

Le monde se mit à tourner. Lentement. Comme si la gravité venait de décider de prendre des vacances.

— Tu as mis une bombe. Dans une église. Un soir de réveillon.

— OUI ! Mais c'était pour faire sauter le tunnel en dessous ! Pas l'église ! Je voulais juste détruire les galeries ! Bloquer les accès ! Mais…

— Mais quoi, putain ?

— Mais j'ai fait une erreur de dosage. J'ai mis trop de charge. Si la cloche sonne à minuit… si le bourdon vibre… ça va déclencher le détonateur. Et… et ça va faire tomber tout le clocher. Et l'église. Et… et la place. Il va y avoir trois cents personnes sur la place à minuit pour le feu d'artifice.

Le silence retomba. Un silence aussi lourd qu'une dalle de marbre sur une tombe.

Félix me regarda, les yeux écarquillés.

— Patron… on est à… quelle heure ?

Je regardai ma montre.

— Vingt heures vingt. On a moins de quatre heures.

Brochot s'effondra, assis par terre, la tête dans les mains.

— Je suis un con. Je suis un putain de con. Je voulais juste sauver la terre. Et je vais tuer trois cents personnes.

Je rangeai mon arme. Ça ne servait à rien. On avait des problèmes bien plus urgents qu'un vigneron anarchiste en pleine crise existentielle.

— Félix, appelle les artificiers. Et la gendarmerie. Et les pompiers. Et peut-être l'armée, tant qu'on y est.

— Mais patron… si on évacue la place, si on fait évacuer l'église… les gens vont paniquer. Ça va être le chaos. Et… et si on se trompe ? Si Brochot a mal calculé ? Si la bombe n'explose pas ?

— Alors on aura fait évacuer trois cents personnes pour rien et je passerai pour un paranoïaque. Mais au moins, ils seront vivants.

Brochot leva la tête.

— Y'a un autre problème.

— Bien sûr qu'il y en a un. Parce que c'est pas assez compliqué comme ça.

— Le détonateur… il est sensible aux vibrations. Si vous montez dans le clocher pour le désamorcer… si vous faites vibrer la cloche en montant… ça peut se déclencher. Et si vous coupez le fil sans connaître le circuit… ça peut court-circuiter. Et exploser aussi.

Félix s'assit lourdement sur une barrique.

— C'est carrément foutu, alors. On peut rien faire.

— Si, Fracas. On peut réfléchir. C'est ce qu'on fait de mieux, toi et moi. Tu renverses des choses, je trouve des solutions. C'est notre danse macabre.

Je me tournai vers Brochot.

— Tu viens avec nous. Tu vas nous montrer exactement où tu as mis cette saloperie. Et tu vas nous expliquer comment la désamorcer. Parce que si trois cents personnes meurent ce soir, tu seras responsable. Et moi, je serais très, très en colère.

— Mais… et le meurtre d'Anselme ? balbutia Brochot.

— Le meurtre d'Anselme peut attendre. Les morts sont patients. Les vivants, eux, ont un chronomètre. Et il tourne.

On ressortit du hangar. Le froid me gifla le visage, mais je le sentis à peine. Mon cerveau tournait à plein régime, calculant les options, les probabilités, les issues possibles.

Félix m'attrapa le bras.

— Hector… on va réussir, hein ? On va sauver tout le monde ?

Je le regardai. Ce gamin de trente ans, avec sa cravate ridicule et ses yeux pleins d'espoir. Ce miracle ambulant qui croyait encore en la justice et en la bonté humaine.

— Oui, Fracas. On va réussir. Parce que tu es un miracle. Et les miracles, ça sert justement à sauver les gens.

On embarqua Brochot dans la voiture. Il monta à l'arrière, silencieux, la tête basse, comme un prisonnier allant à l'échafaud.

Félix démarra. La voiture toussa, cracha, puis rugit.

— Direction ? demanda-t-il.

— Le presbytère. On doit comprendre ce qu'Anselme cherchait vraiment dans ces tunnels. Parce que si Brochot voulait le faire sauter, c'est qu'il y a quelque chose d'important là-dessous. Quelque chose qui valait la peine de tuer. Ou de mourir.

La voiture s'éloigna du domaine viticole, ses phares découpant la nuit.

Dans le rétroviseur, je voyais le visage de Brochot. Il pleurait. Silencieusement. Des larmes de rage, de honte, et de peur.

— Patron ? fit Félix doucement.

— Quoi, Fracas ?

— Tu crois qu'on va mourir ce soir ?

Je souris. Un sourire sans joie.

— Tout le monde meurt un jour, Fracas. Mais ce soir, on va essayer de reporter l'échéance. Au moins jusqu'à minuit et une minute.

Il eut un petit rire nerveux.

— Carrément philosophique, patron.

— Ferme-la et conduis, miracle. On a une bombe à désamorcer et un meurtre à résoudre. Juste une soirée normale de réveillon.