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Le feu aux poudres

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CHAPITRE 6

Le feu aux poudres


Trouver le maire de Chemellier n'était pas difficile. Il était exactement là où un politicien opportuniste se devait d'être un soir de réveillon : sur la place de l'église, serrant des mains, embrassant des joues, et distribuant des sourires aussi faux qu'un billet de Monopoly dans une banque suisse.

Fernand Dupuis. Cinquante-huit ans. Bedaine prominente. Costume trois pièces trop serré. Écharpe tricolore enfilée de travers. Une moustache qui avait dû être à la mode en 1987 et qui, depuis, refusait obstinément de mourir avec dignité. Il ressemblait à un personnage de Pagnol qui aurait mal tourné et fini dans la politique locale.

La place était magnifique, je dois l'admettre. Enfin, magnifique dans le genre « village français qui se donne des airs de carte postale ». Des guirlandes lumineuses serpentaient entre les platanes. Des tables de bois avaient été dressées en cercle autour d'un feu de bois central où rôtissait un cochon qui n'avait probablement pas mérité un tel sort. L'odeur de vin chaud, de marrons grillés et de viande cuite flottait dans l'air glacé. Des gens riaient. Des enfants couraient. La vie, quoi. La vraie vie. Celle qui ne se soucie pas qu'une bombe artisanale soit cachée à vingt mètres au-dessus de leurs têtes.

— Il est là, murmura Brochot en désignant le maire qui trinquait avec un groupe d'agriculteurs.

— Je vois. Félix, avec moi. Brochot, tu restes ici. Si tu tentes de t'enfuir, je te jure que je te retrouve et je te fais avaler ton propre tire-bouchon.

— Je m'enfuis pas. Je veux juste réparer ma connerie.

Je m'approchai du maire. Il me vit. Son sourire se figea. Juste une fraction de seconde. Mais assez pour que je sache.

— Monsieur le Maire ! lançai-je d'une voix assez forte pour que les gens autour se retournent. Commissaire Fatum. On peut vous parler ? En privé ?

Il hésita. Son cerveau de politicien calculait les options. Refuser devant tout le monde ? Mauvais pour l'image. Accepter ? Risqué. Mais peut-être contrôlable.

Il choisit la seconde option.

— Bien sûr, commissaire. Suivez-moi. On va dans la mairie. C'est juste à côté.

La mairie de Chemellier était un bâtiment modeste, en pierre de taille, coincé entre l'église et l'école primaire. Dupuis ouvrit la porte avec sa clé. On entra. Il alluma les lumières. Un hall d'entrée froid, des affiches administratives punaisées sur des panneaux en liège, une odeur de papier moisi et de photocopieuse surchauffée.

— Alors, commissaire ? fit-il en se tournant vers moi, tentant de garder un ton léger. Qu'est-ce qui vous amène ? C'est pour l'enquête sur Anselme ? Vous avez trouvé le coupable ?

— Oui, monsieur le maire. On a trouvé.

Il pâlit. Légèrement.

— Ah ? Et… et qui est-ce ?

— Vous.

Le silence tomba. Lourd. Épais. On aurait pu le couper au couteau.

Dupuis éclata d'un rire forcé.

— Moi ? Voyons, commissaire ! C'est ridicule ! Pourquoi aurais-je tué Anselme ? C'était… c'était un ami ! Un partenaire !

— Justement. Un partenaire qui vous tenait par les couilles. Un partenaire qui avait probablement des preuves de vos magouilles cadastrales. Des autorisations de construire illégales. Des permis signés contre espèces sonnantes. Vous étiez dans la merde, monsieur le maire. Et Anselme vous tenait en laisse comme un caniche de concours.

Il recula, cherchant une issue du regard.

— Vous… vous délirez ! Je n'ai rien fait ! J'étais chez moi ce soir ! Ma femme peut témoigner !

— Votre femme témoignera ce que vous lui direz de témoigner, monsieur le maire. Mais les preuves, elles, sont moins dociles.

Je sortis le sachet d'indices. Le tire-bouchon trouvé au Café de la Poste.

— Reconnaissez-vous cet objet ?

Il le fixa. Ses yeux s'écarquillèrent.

— C'est… c'est un tire-bouchon.

— Oui. Avec les initiales M.L. Maurice Leroux. Le défunt mari de la patronne du Café de la Poste. Ce tire-bouchon était accroché derrière le comptoir. Vous le voyiez tous les jours. Et un jour, vous l'avez pris. Peut-être par opportunisme. Peut-être avec préméditation. Et ce soir, vous êtes allé au Dolmen. Vous avez confronté Anselme. Il y a eu une lutte. Et il est tombé sur l'autre tire-bouchon — celui qu'il portait sur lui. Il est mort. Vous avez paniqué. Vous êtes parti.

Dupuis tremblait maintenant. Ses mains, ses lèvres, tout son corps.

— Non… non… ce n'est pas… ce n'est pas ce qui s'est passé…

— Alors racontez-nous, monsieur le maire. Racontez-nous votre version.

Il s'effondra sur une chaise. Son visage dans ses mains. Et il parla.

— Il… il voulait tout. Tout le village. Il avait des plans. Des projets déments. Il voulait transformer Chemellier en… en parc d'attractions souterrain. Il voulait que je signe des autorisations pour creuser sous la place, sous l'église, sous le cimetière. Il voulait détruire tout ce qui faisait l'âme de ce village. Et en échange, il me promettait de l'argent. Des financements pour ma campagne. Pour ma réélection. J'ai… j'ai accepté au début. J'ai signé des papiers. Des autorisations. Des permis. Mais après… après j'ai compris. J'ai compris qu'il me tenait. Qu'il avait tout documenté. Que si je refusais, il me détruisait. Alors ce soir… ce soir je suis allé le voir. Pour lui dire d'arrêter. Pour le supplier. Je lui ai dit que je ne signerais plus rien. Qu'il pouvait me dénoncer, je m'en foutais. Je préférais aller en prison plutôt que de laisser détruire ce village.

— Et il a refusé ?

— Il a ri. Il a ri au nez. Il m'a dit que j'étais pathétique. Qu'il me détruirait quand même. Qu'il trouverait un autre maire. Un autre idiot. Et là… là j'ai perdu le contrôle. J'avais le tire-bouchon dans ma poche. Je ne sais même pas pourquoi. Une impulsion. Une colère. Je l'ai sorti. Je l'ai brandi. Je voulais juste… juste lui faire peur. Mais il s'est jeté sur moi. On a lutté. Il a glissé. Sur le givre. Et il est tombé. En avant. Sur son propre tire-bouchon qu'il tenait pour… pour déboucher une bouteille, je crois. Il l'avait dans la main. Et quand il est tombé… le mien… le mien est tombé aussi. Et lui… lui s'est empalé sur le sien. Le sang. Il y avait tellement de sang. Il m'a regardé. Avec ces yeux. Et il est mort. Juste là. Devant moi.

— Et vous êtes parti.

— Oui. J'ai couru. J'ai laissé tomber mon tire-bouchon sans m'en rendre compte. Et je suis rentré chez moi. J'ai essayé d'oublier. De faire comme si rien ne s'était passé.

Félix, qui avait écouté en silence, s'avança.

— Mais patron… ça veut dire que c'était vraiment un accident. Le maire voulait pas le tuer. C'était de la légitime défense. Enfin… presque.

— Presque, Fracas. Sauf qu'il a fui. Sauf qu'il a laissé le corps. Sauf qu'il a laissé Clotilde et Marcel porter le chapeau. C'est de la non-assistance à personne en danger. C'est de l'obstruction à la justice. C'est de la lâcheté administrative.

Dupuis sanglotait maintenant. De vraies larmes. Pathétiques. Humaines.

— Je suis désolé… je suis tellement désolé…

Je regardai ma montre.

Vingt-trois heures trente.

Trente minutes avant minuit.

— Bon. Monsieur le maire, vous allez rester ici. Vous ne bougez pas. Vous ne parlez à personne. Félix, tu le surveilles.

— Mais patron… et le clocher ? Et la bombe ?

— J'y vais avec Brochot. Toi, tu restes ici. Tu t'assures que notre maire ne tente pas de se suicider par pendaison avec son écharpe tricolore.

— Mais… mais je veux venir ! Je veux aider !

Je le regardai. Ce gamin qui voulait sauver le monde.

— Fracas, quelqu'un doit rester avec le suspect. C'est la procédure. Et toi, t'es le meilleur pour ça. Parce que tu crois encore en la bonté humaine. Même face à un maire corrompu qui pleure sur sa carrière foutue.

Il hocha la tête, déçu mais compréhensif.

— D'accord, patron. Mais… mais tu fais gaffe, hein ?

— Toujours, Fracas.

Je sortis. Brochot m'attendait dehors, le visage livide.

— On y va ? demanda-t-il.

— On y va.

On traversa la place. Les gens continuaient à rire, à boire, à danser. Inconscients. Heureux. Vivants.

Le clocher se dressait devant nous. Silencieux. Patient. Menaçant.

Et soudain, je les vis.

Clotilde et Marcel. Enfin… pas Marcel. Clotilde seule. Elle courait vers nous, le visage en larmes, les cheveux défaits.

— COMMISSAIRE ! hurla-t-elle. MARCEL ! IL EST MONTÉ ! IL EST MONTÉ DANS LE CLOCHER !

Mon sang se glaça.

— Quoi ?

— Il est monté ! Il veut désamorcer la bombe tout seul ! Il dit que c'est sa faute ! Qu'il doit réparer ! Mais il ne sait pas ce qu'il fait ! Il va tout faire exploser !

Brochot devint blanc comme un linge.

— Putain… PUTAIN ! Si Marcel touche au détonateur sans savoir… si il coupe le mauvais fil… ça va court-circuiter ! Ça va exploser instantanément !

Je me mis à courir. Vers l'église. Vers le clocher. Vers l'apocalypse.

Clotilde et Brochot me suivaient.

On poussa la porte de l'église. Elle était ouverte. À l'intérieur, le silence. Le froid. L'odeur d'encens et de pierre humide.

Et au fond, l'escalier en colimaçon qui montait vers le clocher. Un escalier étroit, en pierre, qui s'enfonçait dans l'obscurité.

— MARCEL ! hurla Brochot. MARCEL, DESCENDS ! TOUCHE À RIEN !

Pas de réponse.

On commença à monter. Les marches grinçaient sous nos pieds. L'escalier tournait, tournait, interminable. Mes poumons brûlaient. Mon cœur cognait dans ma poitrine comme un prisonnier essayant de s'échapper.

Et soudain, une voix. Lointaine. Paniquée.

— JE VOIS LA BOMBE ! Y'A PLEIN DE FILS ! LEQUEL JE COUPE ?

Brochot accéléra, me doublant avec l'énergie du désespoir.

— TOUCHE À RIEN ! J'ARRIVE !

On émergea dans la salle des cloches. Une pièce circulaire, ouverte aux quatre vents par des arcades qui donnaient sur le village illuminé. Au centre, le bourdon. Une cloche massive, en bronze, suspendue à une charpente en bois. Et dessous, accroché avec du ruban adhésif et du fil de fer…

La bombe.

Des bâtons de dynamite. Un détonateur électronique. Un enchevêtrement de fils colorés qui ressemblaient à des intestins de Noël. Et au milieu de tout ça, à genoux, transpirant comme un coureur de marathon dans un sauna…

Marcel Brochot. Le frère de notre Marcel. Non, attendez. C'était bien notre Marcel. Celui du domaine. Sauf qu'il était déjà là. Alors qui était…

Non. C'était un autre Marcel. Un type que je ne connaissais pas. Grand. Barbu. Avec les mêmes yeux paniqués que Brochot.

— QUI TU ES ? hurlai-je.

— Marcel Beaufort ! Le frère de Clotilde ! Enfin… le demi-frère ! Le fils illégitime d'Anselme ! Celui qu'il a jamais reconnu ! Celui qu'il a abandonné ! Je voulais juste… juste détruire son empire ! Mais pas tuer des gens ! Jamais tuer des gens !

Brochot arriva, s'agenouilla à côté de lui.

— ÉCARTE-TOI ! LAISSE-MOI FAIRE !

Il examina le détonateur. Ses mains tremblaient.

— Putain… putain, c'est pire que je pensais. Y'a un double circuit. Si je coupe un fil, ça active l'autre. Si je coupe les deux en même temps, ça court-circuite. Il faut… il faut couper dans le bon ordre. Mais lequel ?

Je regardai ma montre.

Vingt-trois heures cinquante-cinq.

Cinq minutes avant minuit.

En bas, sur la place, la foule commençait à compter. À se rassembler. À préparer le décompte.

« CINQ MINUTES ! »

Félix surgit dans l'escalier, hors d'haleine.

— PATRON ! LE MAIRE S'EST ÉCHAPPÉ ! IL… il est parti !

— ON S'EN FOUT, FRACAS ! ON A CINQ MINUTES POUR SAUVER TROIS CENTS PERSONNES !

Félix regarda la bombe. Son visage devint livide.

— C'est… c'est carrément foutu, non ?

Brochot, les mains tremblant au-dessus des fils, murmura :

— Oui. C'est foutu. Je sais plus. Je sais plus lequel couper.

Et là, Félix fit quelque chose d'extraordinaire.

Il sortit son carnet. Il s'assit par terre. Et il commença à dessiner.

— QU'EST-CE QUE TU FAIS ? hurlai-je.

— Je dessine ! Je dessine le circuit ! Si je dessine, je vais comprendre ! C'est comme ça que je réfléchis !

Ses mains bougeaient à une vitesse folle. Traçant les fils. Les connexions. Le détonateur. La batterie. Le circuit.

« QUATRE MINUTES ! »

La foule en bas continuait à compter. À rire. À trinquer.

Félix fixait son dessin. Ses yeux bougeaient, suivant les lignes, les connexions.

— BOOM… murmura-t-il. Boom, boom, boom… si le rouge va là… et le bleu va là… alors le jaune… le jaune est le fil principal ! C'est lui qu'il faut couper ! Mais APRÈS avoir coupé le noir ! Dans cet ordre ! D'abord le noir ! Puis le jaune ! Sinon ça court-circuite !

Brochot le regarda, incrédule.

— T'es sûr ?

— Carrément pas ! Mais c'est notre seule chance !

Je regardai Félix. Ce miracle ambulant. Ce gamin qui dessinait des solutions pendant que le monde s'effondrait.

— Fais-lui confiance, Brochot. C'est un miracle. Un horrible, catastrophique, génial miracle.

Brochot hocha la tête. Il sortit un cutter. Ses mains tremblaient tellement que je crus qu'il allait se trancher les doigts.

— D'abord le noir…

Il plaça la lame sur le fil noir.

« TROIS MINUTES ! »

Il coupa.

Rien.

Pas d'explosion. Pas de court-circuit. Le détonateur restait actif.

— Maintenant le jaune…

Il plaça la lame sur le fil jaune.

« DEUX MINUTES ! »

Il coupa.

Le détonateur s'éteignit. L'écran LCD qui affichait le compte à rebours devint noir.

Silence.

Un silence aussi lourd qu'une prière.

— C'est… c'est fini ? murmura Clotilde, qui avait grimpé derrière nous.

— C'est fini, soufflai-je.

Et à ce moment-là, en bas, la foule hurla :

« BONNE ANNÉE ! »