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Minuit, l'heure du crime (et des comptes)

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CHAPITRE 7

Minuit, l'heure du crime (et des comptes)


Le cri de la foule monta jusqu'à nous comme une vague sonore, traversant les arcades du clocher et nous enveloppant dans une euphorie collective dont nous étions complètement exclus. En bas, trois cents personnes s'embrassaient, trinquaient, souhaitaient la bonne année, persuadées que 2026 serait meilleure que 2025. Pauvres idiots. Ils ne savaient pas qu'ils venaient d'échapper à la mort par cinq minutes et un dessin griffonné sur un carnet.

« BONNE ANNÉE ! »

Les feux d'artifice explosèrent. Des gerbes de lumière multicolores illuminèrent le ciel noir, transformant Chemellier en kaléidoscope éphémère. Rouge. Vert. Or. Violet. Les couleurs de la vie célébrant la vie, pendant que nous, en haut de ce clocher, nous étions assis au milieu d'une bombe désormais inoffensive mais qui sentait encore la mort évitée de justesse.

Brochot s'était effondré contre le mur circulaire du clocher, le cutter encore dans la main, tremblant comme une feuille dans une tempête existentielle. Marcel Beaufort — le demi-frère illégitime dont personne ne connaissait l'existence — pleurait silencieusement, recroquevillé dans un coin. Clotilde était agenouillée près de lui, une main sur son épaule, murmurant des mots que je n'entendais pas et qui ne me regardaient pas.

Félix, lui, regardait son dessin avec une expression que je ne lui avais jamais vue. Une expression de… quoi ? Fierté ? Incrédulité ? Les deux à la fois, probablement. Il venait de sauver trois cents vies avec un stylo-bille et un talent caché qu'il ignorait lui-même posséder jusqu'à ce soir.

— Fracas, dis-je en m'approchant de lui.

Il leva les yeux. Ils brillaient. Peut-être de larmes. Peut-être d'adrénaline résiduelle. Peut-être des deux.

— Patron… on l'a fait. On l'a carrément fait.

— Non, Fracas. TOI, tu l'as fait. Moi, j'ai juste regardé pendant que tu dessinais un miracle.

— Mais… mais j'aurais pu me tromper ! J'aurais pu tuer tout le monde !

— Oui. Mais tu ne t'es pas trompé. Parce que ton cerveau, ce chaos organisé qui ressemble à un flipper en panne, a compris ce que personne d'autre n'avait vu. T'as traduit le chaos en clarté. T'as transformé des fils enchevêtrés en solution mathématique. T'es pas un flic, Fracas. T'es une anomalie statistique. Un bug dans la matrice. Un miracle ambulant qui renverse des choses et sauve le monde.

Il eut un petit rire nerveux.

— C'est… c'est carrément gentil, patron.

— C'est pas gentil, Fracas. C'est factuel. Maintenant, range ton carnet. On a encore du boulot. Parce qu'en bas, y'a un maire en fuite, un village qui croit que tout va bien, et nous, on doit décider ce qu'on fait de tout ce bordel.

Je me tournai vers Brochot.

— Toi. Marcel Brochot, vigneron anarchiste et artificier incompétent. T'es en état d'arrestation pour fabrication d'engin explosif, mise en danger de la vie d'autrui, et mauvais goût musical. Mais vu que t'as aidé à désamorcer ta propre bombe, je vais considérer ça comme circonstance atténuante.

Il hocha la tête, trop épuisé pour protester.

Je me tournai vers Marcel Beaufort.

— Et toi. Le demi-frère fantôme. T'es qui, exactement ?

Il releva la tête. Des yeux fatigués. Tristes. Chargés de trente ans de rancœur.

— Marcel Beaufort. Fils d'Anselme de la Fuye et de Claire Beaufort, femme de ménage. Né en 1995. Jamais reconnu. Jamais aimé. Juste payé pour fermer ma gueule. J'ai appris que Clotilde existait il y a six mois. Ma demi-sœur. On s'est rencontrés. On s'est compris. Et quand j'ai su ce qu'Anselme lui faisait subir… ce qu'il voulait faire au village… j'ai voulu l'arrêter. Pas le tuer. Juste… juste lui faire peur. Lui montrer que la terre ne pardonne pas. Que les bâtards non plus.

— T'étais au Dolmen ce soir ?

— Non. J'ai… j'ai juste aidé à mettre la bombe. Avec l'autre Marcel. On voulait détruire les tunnels. C'est tout. Mais quand j'ai appris qu'Anselme était mort… j'ai cru que c'était nous. Que la bombe avait explosé trop tôt. Alors je suis monté pour essayer de tout arrêter.

Clotilde se leva.

— Il dit la vérité, commissaire. Marcel Beaufort n'a tué personne. C'est moi… c'est moi et Marcel Brochot qui avons trouvé papa. Qui avons maquillé la scène. On voulait protéger le maire, sans le savoir. On voulait faire croire à une vengeance symbolique. On est des idiots.

— Oui, confirmai-je. Vous êtes des idiots. Mais des idiots avec de bonnes intentions. Ce qui est pire, d'une certaine manière. Parce que l'enfer est pavé de bonnes intentions et de maladresses catastrophiques.

Félix s'était approché de la bombe. Il la regardait comme on regarde un animal mort qu'on a failli se prendre en pleine gueule.

— Patron… qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

Je regardai par les arcades. En bas, la fête continuait. Les gens dansaient. Riaient. Vivaient. Personne ne savait. Personne ne saurait jamais.

— On descend, Fracas. On descend et on fait notre boulot.


La descente de l'escalier en colimaçon fut silencieuse. Une procession funèbre inversée. On ne portait pas un mort, on portait une vérité qu'on allait enterrer. Parce que c'est ça, le boulot de flic parfois. Enterrer les vérités pour protéger les vivants.

On émergea de l'église. L'air froid nous gifla le visage. Les feux d'artifice continuaient à exploser, éclairant nos visages fatigués de lumières stroboscopiques. Sur la place, la fête battait son plein. La musique. Les rires. L'ivresse collective d'une année qui commence et qui ne sera pas pire que la précédente parce que, bon sang, c'est statistiquement impossible.

Et là, je le vis.

Le maire Dupuis.

Il n'avait pas fui. Il était là. Assis sur les marches de la mairie, la tête dans les mains, pleurant comme un gosse qui vient de comprendre que le Père Noël n'existe pas et que la vie est une succession de désillusions administratives.

Je m'approchai. Il leva la tête.

— Commissaire… je suis désolé… je voulais partir mais… mais je ne peux pas. Je ne peux plus. C'est fini. Tout est fini.

— Oui, monsieur le maire. Tout est fini. Votre carrière. Votre réputation. Votre liberté, probablement. Mais au moins, vous êtes vivant. C'est déjà ça.

— Qu'est-ce que… qu'est-ce que vous allez faire ?

Je m'assis à côté de lui. Félix resta debout, Brochot et les deux Marcel un peu en retrait, Clotilde près d'eux.

— Voilà ce que je vais faire, monsieur le maire. Je vais écrire un rapport. Un beau rapport bien propre. Anselme de la Fuye est mort d'un accident. Il a glissé sur le givre. Il est tombé sur son propre tire-bouchon. Mort accidentelle. Pas de coupable. Pas de procès. Juste un riche arrogant qui a payé le prix de sa cupidité par un concours de circonstances malheureuses.

— Mais… mais c'est faux ! J'étais là ! On s'est battus !

— Oui. Mais personne ne le saura. Parce que si je dis la vérité, vous allez en prison. Clotilde et Marcel Brochot seront accusés de falsification de scène de crime. Marcel Beaufort sera inculpé pour complicité d'attentat. Et tout ce village, ce village que vous avez quand même essayé de protéger à votre manière pathétique, va être éclaboussé par un scandale immobilier qui durera dix ans. Vous voulez ça ?

Il me regarda, les yeux rougis.

— Non… non, je ne veux pas ça.

— Bien. Alors voilà ce qui va se passer. Vous allez démissionner. Pour raisons de santé. Vous allez renoncer à toutes vos fonctions. Vous allez détruire tous les faux documents signés avec Anselme. Vous allez restituer au village les droits sur les souterrains. Et vous allez disparaître. Partir. Ailleurs. Loin. Et vous ne reviendrez jamais.

— C'est… c'est de la justice ?

— Non, monsieur le maire. C'est de la pragmatisme. La justice, c'est pour les films. Dans la vraie vie, on fait avec ce qu'on a. Et ce qu'on a, c'est un village qui vient d'échapper à une explosion, un mort qui méritait probablement son sort, et des vivants qui méritent une deuxième chance. Même vous.

Il sanglota de nouveau. Des sanglots de soulagement mêlés de honte.

Félix s'approcha de moi.

— Patron… tu vas vraiment mentir dans ton rapport ?

— Oui, Fracas. Je vais mentir. Parce que la vérité, parfois, elle tue plus de gens qu'elle n'en sauve. Anselme est mort. C'est la seule vérité qui compte. Le reste, c'est du détail administratif.

— Mais… mais c'est illégal, non ?

— Probablement. Mais c'est juste. Et parfois, Fracas, il faut choisir entre la loi et la justice. Et moi, j'ai choisi la justice. Une justice merdique, imparfaite, cynique. Mais une justice quand même.

Clotilde s'avança.

— Commissaire… et nous ? Qu'est-ce qu'on devient ?

— Toi, Clotilde, tu continues à peindre. Tu continues à vivre dans ta grotte. Tu oublies ton père. Tu vis ta vie. Avec Marcel Brochot, si ça te chante. Avec Marcel Beaufort, si t'as envie de connaître ton demi-frère. Avec qui tu veux. Mais tu vis. C'est tout ce qui compte.

— Et la bombe ?

— Quelle bombe ? Y'a jamais eu de bombe. Y'a juste eu un dysfonctionnement du bourdon. Un problème mécanique. Qu'on a réparé. Avec l'aide de Marcel Brochot, expert en mécanismes viticoles reconverti en réparateur de cloches. Personne ne saura jamais.

Brochot éclata d'un rire nerveux.

— Vous êtes complètement fou, commissaire.

— Non, Brochot. Je suis lucide. La folie, ce serait de dire la vérité et de regarder ce village se détruire pour punir des gens qui ont juste essayé de sauver ce qu'ils aimaient. Même maladroitement. Même criminellement. Vous avez tous merdé. Mais vous aviez raison. Anselme méritait de mourir. Pas comme ça. Pas accidentellement. Mais il méritait. Alors je vous laisse vivre. Avec votre culpabilité. C'est une punition suffisante.

Le Père Mathieu, qui était resté en retrait jusqu'ici, s'approcha. Son tromblon désormais confisqué, il ressemblait à un vieux prêtre fatigué plutôt qu'à un vigilante ecclésiastique.

— Commissaire… Dieu vous bénisse. Vous avez fait ce qu'il fallait.

— Dieu n'a rien à voir là-dedans, mon père. Dieu avait la soirée de libre. C'était nous. Juste nous. Des humains imparfaits essayant de réparer les conneries d'autres humains imparfaits. C'est ça, la vie. Un chaos qu'on essaie de rendre supportable.

Je me levai. Félix me suivit. On s'éloigna de la place, laissant derrière nous la fête, les rires, l'ignorance heureuse.

— Patron ? fit Félix doucement.

— Quoi, Fracas ?

— T'as fait le bon choix ?

Je m'arrêtai. Je le regardai. Ce gamin qui croyait encore en des réponses simples.

— Je ne sais pas, Fracas. Je ne saurai probablement jamais. Mais c'est le choix que je peux vivre avec. Et parfois, c'est tout ce qu'on peut espérer. Faire des choix qu'on peut supporter jusqu'à ce qu'on crève.

Il hocha la tête.

— C'est carrément profond, patron.

— Non, Fracas. C'est juste cynique. Mais le cynisme, c'est juste de l'optimisme qui a grandi et qui a compris que la vie est une succession de compromis dégueulasses. Maintenant, viens. On rentre au commissariat. On écrit ce putain de rapport. Et après, on dort. Ou on boit. Ou les deux. Dans l'ordre qu'on préfère.

On marcha vers la voiture. Nos pas crissaient sur le sol gelé. Le froid mordait nos visages. Mais on était vivants. Et trois cents autres personnes aussi.

Derrière nous, le clocher de Saint-Aubin se dressait dans la nuit. Silencieux. Patient. Survivant.

Comme nous tous.

Félix monta en voiture. Démarra. Le moteur toussa, cracha, puis rugit.

— Direction ? demanda-t-il.

— Le Café de la Poste. On va boire un dernier verre avec Madame Leroux. On lui doit bien ça. Elle a évacué la moitié du village avec une histoire de fuite de gaz. Elle mérite une médaille. Ou au moins un verre de gnôle.

— Carrément d'accord, patron.

La voiture s'éloigna de la place de l'église. Dans le rétroviseur, je vis les feux d'artifice continuer à exploser. Des couleurs. Des lumières. De la vie.

L'année 2026 commençait. Comme toutes les autres. Avec des mensonges nécessaires et des vérités cachées.

Mais au moins, personne n'était mort.

Enfin, personne d'innocent.

Et ça, pour un soir de réveillon à Chemellier, c'était déjà un putain de miracle.