CHAPITRE 4 — Vibrations Mortelles
8h15, 15 juillet 2025 Retour au camp, mission surveillance
Le sommeil et moi entretenons une relation compliquée. Il me fuit comme un témoin récalcitrant, et quand il consent enfin à apparaître, c'est pour m'infliger des rêves absurdes où des suspects nus me poursuivent avec des cristaux en me criant des mantras. Cette nuit n'avait pas fait exception. J'avais passé quatre heures à fixer le plafond miteux de ma chambre d'hôtel à La Tranche-sur-Mer, ressassant les détails de l'affaire comme un chien obsédé par un os métaphysique.
Six orteils. Un fil de soie rouge. Quatre-vingt mille euros de bijoux volés après coup. Des alibis qui tenaient sur leurs jambes comme une tour de cartes dans une soufflerie. Et quarante-cinq naturistes dont les mensonges étaient aussi peu voilés que leurs corps.
Fracas, lui, avait dormi comme un bienheureux. Il était arrivé au petit-déjeuner avec cette mine reposée des gens qui n'ont aucune conscience de l'absurdité cosmique de l'existence. Sa cravate du jour méritait une analyse psychiatrique : des Pokémon en position de yoga. Pikachu en lotus. Carapuce en chien tête en bas. C'était à la fois créatif et profondément dérangeant.
"Patron," dit-il en mordant dans un croissant qui avait la texture d'une semelle de chaussure repentie, "j'ai réfléchi toute la nuit."
"Dangereux."
"Non, carrément, écoute. Si Aurore a quitté son atelier dans le noir, elle a pu revenir sans que personne remarque. Mais pourquoi laisser les bijoux? Pourquoi ne pas les prendre?"
"Parce qu'elle a paniqué. Ou parce qu'elle n'était pas là pour les bijoux. Elle était là pour le testament."
"Qu'on n'a toujours pas trouvé."
"Exactement."
Je bus mon café — une substance brunâtre qui ressemblait davantage à du goudron liquéfié qu'à une boisson consommable. Mon estomac protesta avec l'indignation d'un syndicaliste en grève.
"Aujourd'hui, on observe. Discrètement. Pendant le yoga matinal, les douches, n'importe quelle activité pieds nus. On identifie qui a six orteils."
"Et si c'est quelqu'un qui cache toujours ses pieds?"
"Alors ça devient notre suspect numéro un."
9h00 Séance de yoga matinal, plage de la Terrière
Le spectacle était… comment dire… édifiant dans son absurdité.
Trente-cinq participants nus, alignés sur des tapis de yoga colorés, face à l'océan Atlantique qui brillait avec l'indifférence magnifique de quelque chose qui a vu des milliards d'années d'évolution et reste profondément peu impressionné par nos efforts spirituels. Solarian, en position de l'arbre (un pied contre la cuisse, les bras levés comme s'il essayait de capter un signal satellite cosmique), guidait la séance avec cette voix grave et onctueuse qui transformait chaque instruction en promesse de révélation mystique.
"Respirez dans votre troisième œil… Sentez l'énergie circuler de votre racine vers votre couronne… Vous êtes un canal entre la Terre et le Ciel…"
Fracas et moi nous tenions à distance respectable, assis sur un muret de pierre, jumelles à la main (pour raisons professionnelles, évidemment).
"Patron," chuchota Fracas, "je me sens carrément voyeur."
"On observe des pieds, Fracas. Pas une scène de strip-tease. Concentre-toi."
Il porta les jumelles à ses yeux. Balaya lentement la rangée de yogis nus. S'arrêta.
"Solarian : cinq orteils de chaque côté. Gérard : pareil. Méli… attends, elle a les pieds dans le sable, je vois pas bien… OK, cinq orteils aussi. Sylvie… cinq. Aurore…"
Il se figea.
"Quoi?" demandai-je.
"Aurore porte des chaussettes."
Je lui arrachai les jumelles. Effectivement. Aurore Delombre, au milieu d'un troupeau de nudistes intégraux, portait des petites chaussettes en coton beige. Discrètes. Mais indéniablement présentes.
"Pourquoi quelqu'un porterait des chaussettes pendant un yoga naturiste?" murmura Fracas.
"Parce qu'elle a froid aux pieds. Ou parce qu'elle cache quelque chose."
"Boom. On la tient."
"Peut-être. Ou peut-être qu'elle a juste un problème de circulation sanguine. Mais ça vaut le coup de vérifier."
Je continuai à observer. La séance se poursuivait — postures improbables qui défièrent les lois de l'anatomie humaine, respirations exagérées qui produisaient des sons comparables à ceux d'une locomotive asthmatique. Puis, enfin, la position finale : savasana, la posture du cadavre (ironique dans le contexte).
Tout le monde s'allongea. Silence. Sauf le bruit des vagues et le cri lointain des mouettes qui semblaient commenter l'absurdité de la scène.
Et là, Aurore retira ses chaussettes.
Fracas et moi nous penchâmes simultanément, jumelles vissées aux yeux comme deux ornithologues guettant un oiseau rare.
Ses pieds.
Petits. Bronzés. Et…
"Putain," souffla Fracas.
Six orteils. Clairement visibles. Au pied gauche. Un orteil supplémentaire, plus petit, coincé entre l'auriculaire et son voisin. Une polydactylie post-axiale — terme médical pour "trop de doigts de pied".
"On la tient," dis-je.
10h30 Bureau improvisé dans la voiture
Nous retournâmes à la Peugeot. J'étalai toutes les photos de la scène de crime sur le capot. Fracas sortit son carnet, ses crayons, et entra dans cette zone de concentration intense qui le transformait en artiste-scientifique improbable.
"Raconte-moi la scène," dit-il en commençant à dessiner.
"Josiane allongée sur le dos. Foulard de soie rouge enroulé autour du cou. Bras le long du corps. Pas de signes de lutte majeure. Bijoux sur la table de chevet, à environ un mètre cinquante du lit."
Ses crayons volaient sur le papier. Lignes précises. Ombres. Perspectives. En cinq minutes, il avait recréé la yourte en trois dimensions — vue en coupe, avec annotations anatomiques.
"L'angle d'étranglement," murmura-t-il en traçant une ligne depuis le cou de Josiane. "Si on part du nœud… et qu'on remonte la trajectoire de la force appliquée…"
Il dessina des flèches. Des vecteurs. Des calculs géométriques qui auraient impressionné un ingénieur.
"Patron. Regarde."
Il me montra son dessin. L'angle révélait quelque chose d'évident une fois visualisé : la force venait d'en haut, mais légèrement sur le côté. Pas de face. Et surtout, la hauteur suggérée par la trajectoire indiquait…
"Quelqu'un de petit," dit Fracas. "Maximum un mètre soixante. Un droitier. Qui tirait depuis la droite de la victime."
"Aurore fait un mètre cinquante-huit," dis-je. "Méli, un mètre cinquante-cinq."
"Gérard et Solarian sont trop grands. Thierry aussi."
"Donc on se concentre sur les femmes petites."
Fracas continua à examiner ses dessins. Fronça les sourcils. Plissa les yeux.
"Attends. Y'a un truc chelou."
"Quoi?"
"Le nœud. Regarde les photos."
Il étala trois clichés de la scène montrant le foulard sous différents angles. Le nœud était complexe, décoratif, presque artistique.
"C'est un nœud qu'on fait APRÈS," dit-il lentement. "Pas pendant. Pendant une strangulation, les nœuds sont serrés, brutaux, chaotiques. Là, c'est… c'est joli."
Je regardai les photos avec une attention renouvelée. Il avait raison. Ce nœud avait été fait avec soin. Avec temps. Avec intention.
"Quelqu'un a mis en scène après la mort," conclus-je.
"Pour faire croire à quoi?"
"À un meurtre rituel? À une signature? Ou pour accuser quelqu'un de spécifique."
"Genre accuser Méli, vu que c'est elle qui vend les fils?"
"Ou accuser Solarian, qui utilise ce genre de symbolique dans ses ateliers."
Fracas se frotta les yeux. "Patron, cette enquête est carrément un nœud mental."
"Bienvenue dans mon quotidien, miracle."
11h45 Interrogatoire d'Aurore Delombre
Nous convoquâmes Aurore dans sa yourte. Elle arriva avec cette assurance calculée des gens qui ont passé leur vie à manipuler les perceptions. Pieds nus. Plus de chaussettes. Les six orteils clairement visibles.
"Commissaire," dit-elle en s'asseyant en lotus sur un coussin. "Que puis-je pour vous?"
"Vous pouvez commencer par m'expliquer pourquoi vous cachez vos pieds."
Elle eut un sourire. Léger. Presque amusé.
"Je ne les cache pas. Je porte des chaussettes pendant le yoga parce que j'ai une mauvaise circulation."
"Ou parce que vous avez six orteils et que vous savez qu'on cherche quelqu'un avec une polydactylie."
Son sourire vacilla. Juste une fraction de seconde.
"La polydactylie n'est pas un crime, commissaire."
"Non. Mais étrangler Josiane Montclair avec un fil de soie, voler son testament, et mettre en scène un meurtre, ça l'est."
Silence.
Elle me regarda. Vraiment regarda. Avec cette intensité de quelqu'un qui évalue si le mensonge va tenir ou s'effondrer comme un soufflé raté.
"Mon alibi tient," dit-elle finalement. "Huit témoins."
"Dans le noir. Les yeux fermés pendant la méditation. Entre 5h30 et 6h, il faisait encore nuit. Vous auriez pu partir, revenir, et personne n'aurait remarqué."
"C'est une théorie."
"C'est une probabilité."
Fracas sortit le dossier du Projet Lunaire. Le posa devant elle.
"Vous aviez besoin de cent mille euros. Josiane allait les donner. Puis elle a changé d'avis. Elle a décidé de léguer à Solarian."
Aurore serra les mâchoires. Ses piercings brillaient sous la lumière filtrant à travers la toile de la yourte.
"Solarian est un escroc. Il manipule tout le monde. Josiane méritait mieux."
"Donc vous avez décidé de la sauver d'elle-même?"
"Je n'ai tué personne!"
Sa voix avait monté. Fracas sursauta, renversa son gobelet de café (heureusement vide), qui roula jusqu'aux pieds d'Aurore.
"Désolé," marmonna-t-il en se penchant pour le ramasser.
Et là, sous le coussin sur lequel Aurore était assise, quelque chose dépassa. Un coin de papier. Jauni. Plié.
Fracas le vit. Moi aussi.
"Qu'est-ce que c'est?" demandai-je.
"Rien. Des notes personnelles."
"Montrez-moi."
"Je n'ai pas à—"
"Mademoiselle Delombre, soit vous me montrez ce papier, soit je demande un mandat et je reviens dans trois heures avec des gendarmes qui vont retourner votre yourte comme une chaussette. Votre choix."
Elle hésita. Longtemps. Puis, avec une lenteur calculée, elle tira le papier et me le tendit.
Un testament.
Manuscrit. Daté du 13 juillet 2025 — la veille du meurtre.
Je, soussignée Josiane Montclair, lègue la somme de cent mille euros à Patrick Dubreuil (Solarian Léandre) pour le développement du camp L'Éveil Solaire.
Signé. Authentique.
"Vous avez volé le testament," dis-je platement.
Aurore respira profondément. Ses mains tremblaient légèrement.
"Josiane me l'avait montré hier soir. Elle était fière. Elle disait que c'était 'sa contribution à l'éveil collectif'. Je lui ai dit que c'était une erreur. Que Solarian allait tout dilapider. Elle ne m'a pas écoutée."
"Donc vous l'avez pris."
"Je l'ai récupéré ce matin. Après… après sa mort. Il était dans sa yourte. Sur la table. Je ne voulais pas que Patrick mette la main dessus."
"Vous l'avez volé sur une scène de crime."
"Je l'ai sauvé d'un escroc!"
"C'est une distinction que le juge appréciera, j'en suis sûr."
Fracas notait frénétiquement. Ses doigts bougeaient si vite que son stylo menaçait de prendre feu par friction.
"Mademoiselle Delombre," dis-je avec une froideur chirurgicale, "vous aviez le mobile. Vous aviez l'opportunité. Vous avez six orteils correspondant à l'empreinte trouvée. Vous avez volé le testament. Donnez-moi une seule raison de ne pas vous arrêter immédiatement."
Elle me regarda. Et pour la première fois depuis le début de l'interrogatoire, le masque tomba complètement. Plus de sourire. Plus d'assurance. Juste une femme de quarante-sept ans qui venait de comprendre que sa vie était sur le point de basculer.
"Parce que je ne l'ai pas tuée," dit-elle simplement. "Je le jure. Je n'ai pas tué Josiane."
13h30 Pause déjeuner, confrontation des preuves
Nous installâmes notre quartier général sous un pin, à l'écart du camp. Sandwichs, café tiède, et photos étalées sur une serviette de plage empruntée.
"Elle ment," dit Fracas en mâchonnant son jambon-beurre.
"Peut-être. Ou peut-être qu'elle dit la vérité et qu'on cherche quelqu'un d'autre."
"Mais les six orteils! L'empreinte!"
"Les empreintes peuvent être falsifiées. Quelqu'un aurait pu marcher exprès près de la yourte pour laisser une trace."
"Tu crois qu'Aurore est assez intelligente pour ça?"
"Fracas, elle monte des arnaques ésotériques depuis dix ans. Elle lit dans les gens comme dans un livre ouvert. Oui, elle est intelligente."
Mon téléphone vibra. Message du labo.
Analyse ADN fil de soie : ADN identifié. Correspondance avec : Aurore Delombre.
Je montrai le message à Fracas.
"Putain," souffla-t-il. "On la tient carrément."
"Son ADN sur le fil ne prouve pas qu'elle a étranglé Josiane. Juste qu'elle a touché le fil. Elle vend ces fils. Tout le monde les touche."
"Mais—"
"Je sais. Ça pue. Mais puer n'est pas une preuve recevable devant un tribunal."
Fracas se gratta la tête, décoiffant encore plus ses cheveux châtain-roux.
"OK. Récapitulons. On a :
- Aurore : mobile énorme, empreintes, ADN, vol de testament. MAIS alibi avec témoins.
- Méli : mobile (dette), accès au fil, alibi solo faible. Pieds normaux.
- Solarian : mobile financier, alibi nul, pieds normaux.
- Gérard : relation trouble, alibi non vérifié, pieds normaux."
"On vérifie l'alibi de Gérard," décidai-je. "Son tracker de santé. S'il a vraiment dormi, ça le lave."
Je passai un coup de fil au capitaine Leclerc. Vingt minutes plus tard, elle nous rappelait.
"Le tracker de Gérard confirme. Sommeil profond de 22h30 à 8h15. Fréquence cardiaque stable. Pas de mouvement."
"Donc Gérard est innocenté."
"Apparemment."
Je raccrochai. Un suspect de moins.
"Et Sylvie?" demanda Fracas. "La prof de yoga?"
"Ses témoins pour le tai-chi sont crédibles. Trois personnes indépendantes. Elle est lavée aussi."
On éliminait. Lentement. Méthodiquement.
Mais on n'avançait pas.
15h Retour à la gendarmerie — Interrogatoire de Thierry
Thierry Monceau, menotté, assis dans une salle d'interrogatoire qui sentait le désinfectant et le désespoir bureaucratique, nous regarda entrer avec l'expression d'un homme qui a passé vingt-quatre heures à comprendre l'ampleur de sa connerie.
"Commissaire," dit-il d'une voix rauque. "Je veux coopérer. Complètement."
"Parfait. On va reprendre depuis le début. Vous avez dit avoir vu quelqu'un sortir de la yourte de Josiane vers 6h."
"Oui."
"Décrivez cette personne."
"Petite. Mince. Cheveux longs, je crois. Elle boitait légèrement. Elle portait un sac."
"Un sac? Vous ne l'aviez pas mentionné."
"Je… j'avais oublié. Désolé. Un petit sac. En tissu. Comme un sac à provisions."
"Couleur?"
"Sombre. Bleu ou noir."
Fracas notait. Je sortis mon téléphone, montrai des photos d'Aurore et Méli.
"C'était l'une d'elles?"
Il plissa les yeux. Hésita.
"Peut-être la rousse. Aurore. Mais il faisait sombre. Je ne suis pas sûr."
"Vous avez filmé le lever du soleil, vous avez dit. Montrez-nous la vidéo."
"Je l'ai effacée."
"Par erreur."
"Oui."
Je le fixai. Longuement. Avec toute l'intensité accumulée de trois décennies à détecter les mensonges.
"Monsieur Monceau, vous avez effacé la vidéo parce qu'elle vous incriminait. Vous étiez près de la yourte. Vous rôdiez."
Il baissa les yeux.
"Oui. J'étais près de la yourte. Vers 5h45. Je voulais voir si Josiane était réveillée. Si je pouvais… si je pouvais entrer discrètement."
"Pour voler les bijoux."
"Oui. Mais elle était déjà morte. La yourte était silencieuse. J'ai regardé à l'intérieur. J'ai vu le corps. Le foulard. Et j'ai paniqué. Je suis parti. Puis je suis revenu plus tard, après la découverte, et j'ai volé les bijoux."
"Vous avez vu quelqu'un d'autre près de la yourte?"
"Non. Personne. Juste moi. Et la silhouette que j'ai vue partir ensuite."
Nous le laissâmes mariner. Sortîmes dans le couloir.
"Tu le crois?" demanda Fracas.
"Sur le vol, oui. Sur le reste… peut-être. Ou peut-être qu'il ment pour minimiser sa responsabilité."
"Merde. Cette enquête est un labyrinthe."
"Non, Fracas. C'est un nœud. Et on va le défaire. Un fil à la fois."
17h Retour au camp — Confrontation finale avec Mélisande
Méli était dans sa yourte, allongée sur son matelas, les yeux rouges et gonflés. Elle nous vit entrer et se redressa avec la lenteur épuisée de quelqu'un qui n'a plus de réserves émotionnelles.
"Commissaire. Vous venez m'arrêter?"
"Ça dépend. Vous allez me dire la vérité?"
Elle hocha la tête. Lentement.
"Josiane m'avait prêté cinq mille euros. Pour mon sevrage. Mais j'ai… j'ai rechuté. J'ai dépensé l'argent pour de la drogue. Elle l'a découvert. Avant-hier, elle m'a dit qu'elle allait tout révéler à Solarian. Que j'allais être exclue du camp."
"Donc vous aviez un mobile."
"Oui. Mais je ne l'ai pas tuée. Je le jure sur ma vie. Je l'aimais bien. Elle était gentille avec moi."
"Où étiez-vous exactement entre 5h30 et 6h30?"
"Sur la plage. Je courais. Seule."
"Quelqu'un peut confirmer?"
"Non."
Je sortis une photo de l'empreinte à six orteils. La lui montrai.
"Vous connaissez quelqu'un avec cette malformation?"
Elle regarda. Ses yeux s'écarquillèrent.
"C'est… c'est Aurore. Elle a six orteils. Elle le cache toujours. Même ici. Elle porte des chaussettes ou des sandales."
"Merci."
Nous sortîmes. Fracas expira bruyamment.
"Patron, tout pointe vers Aurore. Le testament, l'empreinte, l'ADN, le mobile."
"Je sais."
"Alors on l'arrête?"
Je regardai le camp. Le soleil descendait. Les participants se rassemblaient pour le cercle de parole du soir. Aurore était parmi eux, assise en lotus, les yeux fermés, l'image même de la sérénité spirituelle.
"Demain matin," dis-je. "On confronte tout. Chronologie complète. Timeline vérifiée. Et on la coince."
19h30 Retour à l'hôtel
Fracas s'effondra sur son lit comme un sac de pommes de terre fatigué.
"Patron… tu crois que c'est elle?"
"Quatre-vingt-dix pour cent de certitude."
"Et les dix pour cent?"
"C'est l'univers qui se fout de notre gueule."
Il rit. Un rire épuisé mais sincère.
"Hector… merci."
"De quoi?"
"De me supporter. Avec mes gaffes et tout."
Je le regardai. Ce gamin de trente ans qui renversait tout, cassait tout, et découvrait des indices en faisant des catastrophes.
"Fracas, t'es un miracle. Un horrible, chaotique, improbable miracle. Maintenant dors. Demain, on termine ça."
Il sourit. Ferma les yeux.
Et moi, allongé dans le noir, je reconstituai mentalement la scène.
Aurore. Quittant son atelier dans la nuit. Marchant vers la yourte de Josiane. Confrontation. Dispute. Geste violent. Strangulation accidentelle. Panique. Vol du testament. Mise en scène avec le fil.
Ça tenait.
Presque.
Il manquait juste un détail.
Un putain de détail.
Et demain, je le trouverais.