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Épilogue

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Chapitre 9 sur 9 (100%)

ÉPILOGUE — Retour à la Normale

15 septembre 2025 — Trois mois plus tard Commissariat de Nantes, bureau d'Hector


L'automne s'installait sur Nantes avec la subtilité d'un huissier venant saisir vos meubles. Les feuilles jaunissaient. La pluie revenait. Et moi, commissaire divisionnaire Hector Fatum, je contemplais le énième dossier d'une enquête sur un détournement de fonds municipal qui ressemblait exactement aux trois précédents — même connerie, même cupidité, mêmes excuses pathétiques.

Le procès d'Aurore Delombre avait eu lieu la semaine dernière. Quinze ans. Le juge avait été impitoyable, citant la préméditation partielle révélée par les notes sur le plan de fuite. Elle avait pleuré. Ses avocats avaient protesté. Rien n'y avait fait. La justice française, dans sa sagesse administrative, avait parlé.

Solarian — pardon, Patrick Dubreuil — avait écopé de douze ans pour escroquerie aggravée. Son empire spirituel s'était effondré en quarante-huit heures. Les médias s'en étaient donné à cœur joie : "Le gourou nu démasqué", "Arnaque cosmique en Vendée", "Quand les chakras cachent la fraude". Certains titres étaient presque poétiques dans leur vulgarité.

Thierry Monceau avait négocié sa peine — trois ans avec sursis en échange de sa coopération totale. Il avait révélé une dizaine d'autres camps similaires qu'il avait "visités". Les enquêtes étaient en cours.

Mélisande était en désintoxication dans un centre spécialisé. Aux dernières nouvelles, elle allait bien. Ou du moins mieux. Ou du moins vivante, ce qui était déjà un progrès.

Et Fracas…

Fracas était en retard.

Encore.

Comme toujours.

Je regardai ma montre. 10h15. Il aurait dû être là à 9h. J'avais trois hypothèses : soit il s'était endormi, soit il avait renversé son petit-déjeuner et devait se changer, soit il était mort dans un accident de cravate impossible.

À 10h23, la porte s'ouvrit.

Fracas entra.

Bronzé.

Vraiment bronzé.

Uniformément bronzé.

Avec un sourire béat qui aurait fait pleurer un moine zen de jalousie.

"Désolé du retard, patron! Y'avait des travaux sur la route et j'ai dû faire un détour par—"

Je levai la main. Le silence cosmique qui suivit était du type accusateur.

"Fracas," dis-je lentement, "pourquoi es-tu bronzé uniformément au mois de septembre?"

Il rougit. Même bronzé, il trouvait le moyen de rougir.

"Euh… j'ai pris quelques jours de congé. La semaine dernière."

"Et?"

"Et je suis allé… dans les Vosges."

"Au camp naturiste."

"Ouais."

Je le regardai. Ce flic de trente ans qui était parti enquêter sur un meurtre dans un camp naturiste et qui était revenu converti à la philosophie de la nudité collective.

"Assieds-toi," ordonnai-je. "Et raconte. Tout."

Il s'assit. Posa son sac. Sa cravate du jour montrait des éléphants faisant de la méditation. Bien sûr.

"Bon. Donc. J'ai réservé une semaine au Centre Naturiste Les Bruyères. C'est géré démocratiquement, sans gourou, sans business louche. Juste des gens normaux qui veulent vivre librement."

"Continue."

"Au début, j'étais carrément terrifié. Genre, j'ai failli faire demi-tour trois fois sur la route. Mais une fois arrivé… tout le monde était cool. Gentil. Normal. Personne ne te juge. Personne ne te regarde bizarrement. C'est juste… des corps. Des gens."

"Et tu t'es mis à poil."

"Ouais. Ça a pris deux heures. Je suis resté en maillot de bain pendant genre une heure, puis j'ai enlevé le haut, puis le bas. Et après… c'était normal. Carrément normal."

Je notai mentalement : Fracas a passé deux heures à se déshabiller progressivement comme un strip-teaseur anxieux.

"Et c'était… libérateur?" demandai-je avec tout le scepticisme que cette question méritait.

"Oui! Genre, vraiment! Plus de vêtements qui te définissent. Plus de statut social. Juste toi. Nu. Face à toi-même et aux autres."

"Philosophie de vestiaire, Fracas."

"Non! C'est profond! Tu enlèves les artifices et tu découvres qui tu es vraiment!"

"Et qui es-tu vraiment?"

Il réfléchit. Longuement.

"Un mec qui renverse toujours des trucs. Mais qui est OK avec ça."

Je souris malgré moi. Un sourire qui fissura mon masque de cynisme professionnel.

"Donc tu as passé une semaine à te balader nu dans les Vosges, à découvrir ton moi profond, et ta grande révélation c'est que tu es maladroit?"

"Ouais. Mais genre, accepté. Par moi-même. Et par les autres."

"Fracas, je suis presque fier. Presque. Maintenant mets-toi au travail, on a trois dossiers en retard."

"OK patron!"

Il ouvrit son ordinateur. Commença à taper. Puis s'arrêta. Se tourna vers moi.

"Hector… tu es sûr que tu veux pas essayer? Juste un week-end? Ça pourrait te faire du bien."

Je le fixai avec une intensité qui aurait pu fissurer du béton armé.

"Fracas. Si tu me poses encore une fois cette question, je te mute aux archives pour les dix prochaines années et tu passeras tes journées à classer des dossiers poussiéreux dans un sous-sol sans fenêtre."

"OK OK! Message reçu!"

Il retourna à son travail. Mais je voyais son sourire. Ce putain de sourire de quelqu'un qui a trouvé quelque chose qui le rend heureux et qui veut partager ça avec le monde entier.

C'était agaçant.

Et touchant.

Probablement les deux.


12h30 Cantine — Retour triomphal

Évidemment, la nouvelle du week-end naturiste de Fracas s'était répandue dans tout le commissariat avec la vitesse d'une gastro-entérite en crèche. Quand nous entrâmes dans la cantine, les conversations s'arrêtèrent. Puis les rires commencèrent.

"Fracas! Le naturiste!" cria quelqu'un.

"Alors, les Vosges? On a vu ton cul?"

"T'as ramené des photos?"

Fracas rougit violemment. Je levai la main. Le silence se fit immédiatement.

"Écoutez-moi bien," dis-je avec cette voix que je réservais aux annonces importantes. "L'inspecteur Fracas a pris des congés. Ce qu'il fait pendant ses congés ne regarde que lui. S'il veut se promener nu dans une forêt, c'est son droit. S'il veut rejoindre un monastère tibétain, c'est son droit. S'il veut devenir jongleur de cirque, c'est son droit."

Silence. Puis Sandrine Morel, toujours aussi directe, demanda :

"Mais c'était comment?"

Fracas hésita. Puis, avec ce courage qu'il trouvait toujours dans les moments les plus improbables :

"C'était carrément bien. Libérateur. Honnête. Vous devriez essayer."

Des rires. Quelques moqueries. Mais aussi — et je ne m'y attendais pas — quelques hochements de tête pensifs. Comme si l'idée, aussi absurde soit-elle, avait touché quelque chose chez certains.

Nous nous installâmes à notre table. Le déjeuner se poursuivit normalement — steak-cuir, frites-carton, café-goudron. La routine rassurante de l'existence bureaucratique.

"Patron," chuchota Fracas entre deux bouchées, "tu crois que Josiane aurait été contente? De savoir que Gérard et Sylvie ont créé leur camp?"

J'avais reçu un mail la semaine dernière. Gérard et Sylvie avaient effectivement ouvert leur propre centre naturiste en Normandie. "Espace Libre" — sans gourou, sans business, juste une coopérative autogérée. Quinze membres fondateurs. Des règles claires. De la transparence financière.

"Je ne sais pas," répondis-je honnêtement. "Peut-être. Ou peut-être qu'elle aurait juste voulu que son argent finance un rêve plutôt qu'une arnaque."

"C'est triste qu'elle soit morte avant de voir ça."

"C'est triste qu'elle soit morte, point. Le timing n'améliore rien."

Nous terminâmes en silence. Un silence confortable, celui de deux partenaires qui n'ont plus besoin de remplir chaque seconde de paroles inutiles.


17h00 Bureau d'Hector — Dernière scène

La journée touchait à sa fin. Les dossiers étaient à jour. Les rapports signés. L'ordre administratif momentanément restauré avant le prochain chaos.

Fracas rangea ses affaires. Enfila sa veste. Puis, comme toujours, dans ce mouvement caractéristique de maladresse cosmique, il accrocha son coude au bord de son bureau.

Sa tasse de café (heureusement vide) bascula.

Tomba.

Roula jusqu'à mon bureau.

S'arrêta devant un cadre photo que je gardais retourné depuis des années — photo de famille, ex-femme, enfants adultes, passé révolu.

Le cadre bascula.

Tomba face visible.

Je regardai la photo. Moi, vingt ans plus jeune, souriant (oui, je souriais autrefois), entouré de ma famille. Une époque où je croyais encore que l'amour durait et que les promesses se tenaient.

"Désolé patron," gémit Fracas en ramassant la tasse.

Mais je ne l'écoutais pas. Je regardais cette photo. Et je réalisai quelque chose.

J'avais passé trente et un ans à enquêter sur des mensonges, des trahisons, des morts évitables. J'avais développé un cynisme de professionnel, une armure de sarcasme, une distance ironique face à l'absurdité humaine.

Mais Fracas — ce gamin maladroit qui cassait tout et découvrait des preuves par accident — m'avait rappelé quelque chose que j'avais oublié.

Que sous le mensonge, il y avait parfois la recherche de vérité.

Que sous la trahison, il y avait parfois le désir de connexion.

Que sous l'absurde, il y avait parfois un sens caché qui attendait d'être découvert.

"Fracas," dis-je en remettant le cadre à l'endroit, face visible, "tu es un putain de miracle."

Il me regarda, surpris.

"Euh… merci?"

"C'est pas un compliment. C'est un constat. Tu es un miracle d'inefficacité productive. Tu casses tout et tu résous des enquêtes. Tu renverses du café et tu révèles des preuves. Tu vas te balader nu dans les Vosges et tu reviens plus heureux. C'est statistiquement improbable. C'est scientifiquement inexplicable. C'est toi."

Il sourit. Ce sourire rayonnant qui illuminait son visage comme un phare dans la nuit bureaucratique.

"Merci, Hector. Vraiment."

"Arrête de me remercier. C'est gênant. Maintenant rentre chez toi, nourris tes trois chats rescapés, et reviens demain avec une cravate légèrement moins absurde."

"Deal!"

Il sortit. La porte se referma.

Et moi, seul dans mon bureau, face à ma photo de famille ressuscitée et à mes dossiers terminés, je me permis un moment de satisfaction rare.

L'enquête du camp naturiste était close.

Aurore purgerait sa peine.

Solarian aussi.

Josiane était morte, mais son héritage — détourné, perverti, finalement racheté — finançait maintenant quelque chose d'honnête.

Et Fracas avait trouvé une forme de paix en se promenant nu dans une forêt vosgienne.

C'était absurde.

C'était imparfait.

C'était profondément, irrémédiablement humain.

Baudelaire avait raison : le monde marche par le malentendu.

Mais parfois — juste parfois — on arrive à transformer le malentendu en compréhension.

Le mensonge en vérité.

Le chaos en ordre.

Et c'est tout ce qu'on peut espérer.

Je fermai mon ordinateur. Éteignis la lumière. Sortis dans le couloir désert.

Demain, il y aurait un nouveau dossier. Un nouveau mensonge. Un nouveau cadavre.

Mais ce soir, j'avais résolu une enquête.

Révélé des vérités.

Et peut-être — juste peut-être — fait une différence.

Même minuscule.

Même invisible.

Même si personne ne me remercierait jamais pour ça.

Sauf Fracas.

Qui me remercierait demain.

Encore.

Parce qu'il était comme ça.

Un miracle maladroit qui renversait du café et trouvait du sens.

Et moi?

J'étais juste un flic fatigué qui rentrait chez lui.

Vers un appartement vide.

Un plat surgelé.

Et un livre de Baudelaire.

Parfait.


[FIN]