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L'Ergot et l'Écologiste

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CHAPITRE 3 : L'Ergot et l'Écologiste


14h00, mercredi 27 février 2025 Atelier de Solenn Berthelot, Saint-Hilaire-de-Riez


L'atelier de Solenn Berthelot sent la mort végétale organisée.

C'est ma première pensée en franchissant le seuil de cette bâtisse de pierre grise coincée entre une boulangerie fermée et un garage automobile qui a l'air d'avoir renoncé à toute ambition mécanique vers 1992. L'odeur — un mélange de terre humide, de plantes séchées, de champignons en décomposition contrôlée et de quelque chose de vaguement médicinal — m'agresse les narines avec l'enthousiasme d'un vendeur de parfum trop zélé.

Solenn nous attend, debout au milieu de son royaume botanique, bras croisés, regard défiant. Elle n'a pas changé de tenue depuis ce matin : même veste en toile cirée verte, mêmes bottes en caoutchouc couvertes d'une boue qui pourrait raconter l'histoire géologique des trois derniers siècles. Ses cheveux gris sont maintenant attachés en un chignon encore plus serré, si c'est physiquement possible, donnant à son visage l'apparence d'une sculpture expressionniste dédiée à la colère maîtrisée.

L'atelier est une caverne d'Ali Baba pour botaniste misanthrope. Les murs sont couverts d'étagères débordant de bocaux en verre étiquetés avec une écriture serrée et nerveuse : Digitale pourpre — TOXIQUE, Aconit napel — MORTEL, Belladone — HALLUCINOGÈNE, Ergot de seigle — DANGER. Des plantes séchées pendent du plafond comme des cadavres végétaux exposés en guise d'avertissement. Un bureau massif en chêne croule sous les carnets, les échantillons sous verre, les loupes, et ce qui ressemble dangereusement à un microscope d'occasion acheté sur Le Bon Coin.

C'est le repaire parfait pour quelqu'un qui connaît les poisons du marais.

C'est aussi le repaire parfait pour quelqu'un qui pourrait transformer cette connaissance en meurtre prémédité.

— Commissaire Fatum, dit Solenn d'une voix coupante comme du fil barbelé. Je me doutais que vous viendriez. Les flics ont toujours cette fâcheuse habitude de harceler ceux qui disent la vérité plutôt que de chercher les vrais coupables.

Je souris. Un sourire sans chaleur, purement technique.

— Madame Berthelot, je ne harcèle personne. Je mène une enquête pour meurtre. Nuance subtile, certes, mais juridiquement significative.

Elle renifle avec dédain.

— Asseyez-vous si vous voulez. Ou restez debout. Je m'en fous. De toute façon, je n'ai rien à cacher.

Les gens qui disent qu'ils n'ont rien à cacher sont généralement ceux qui ont le plus de secrets enfouis. C'est une loi cosmique, comme la gravité ou la médiocrité des séries Netflix.

Je reste debout. Fracas, lui, se laisse tomber sur une chaise bancale qui grince sous son poids comme si elle protestait contre l'existence même du mobilier. Il sort son calepin — un petit carnet Pokémon, évidemment — et son stylo quatre couleurs.

— Madame Berthelot, je commence, parlons de votre relation avec Grégoire Malvaux.

— Quelle relation ? crache-t-elle. Je le détestais. Il était tout ce que je hais : arrogant, cupide, méprisant. Il voulait bétonner quarante hectares de marais pour construire un complexe hôtelier "éco-responsable". Vous savez ce que ça veut dire, "éco-responsable", Commissaire ? Ça veut dire : "On va détruire la nature, mais avec des panneaux solaires pour faire joli."

— Donc vous aviez un mobile pour le tuer.

Elle me regarde droit dans les yeux, sans ciller.

— Oui. J'avais un mobile. Comme cinquante autres personnes dans cette région. Mais avoir un mobile et commettre un meurtre, ce sont deux choses différentes. Je me bats avec des pétitions, des recours juridiques, des manifestations. Pas avec du poison.

— Parlons justement de poison, je dis en me rapprochant de l'étagère couverte de bocaux. Ergot de seigle. Champignon hallucinogène qui pousse sur les roseaux humides. Mortel à haute dose. C'est ce qui a tué Malvaux.

Un silence.

Solenn ne bronche pas.

— L'ergot pousse partout dans le marais. N'importe qui peut en récolter.

— Mais n'importe qui ne sait pas comment le doser pour tuer. Ni comment le préparer. Ni comment le dissimuler dans du vin chaud pour que la victime ne se méfie pas.

Elle croise les bras plus fermement.

— C'est dans tous les livres de botanique. Une simple recherche Google suffit.

— Peut-être. Mais vous, vous n'avez pas besoin de Google. Vous avez trois bocaux d'ergot sur cette étagère, étiquetés avec soin. Vous connaissez ce poison. Intimement.

— Je connais toutes les plantes toxiques du marais ! C'est mon métier ! Je donne des conférences sur les dangers de l'automédication, sur les risques de confusion entre plantes comestibles et vénéneuses ! Évidemment que j'ai de l'ergot chez moi ! J'en ai besoin pour mes présentations !

Elle crie presque maintenant. Signe de nervosité. Ou de colère légitime. Difficile à distinguer.

Fracas lève timidement la main, comme un élève en classe.

— Euh, madame Berthelot ? Vous… vous aviez une présentation récemment ? Genre, avec de l'ergot ?

Solenn se tourne vers lui, sourcils froncés.

— Oui. Justement. Le 20 février dernier. À la bibliothèque de Challans. Une conférence sur les champignons toxiques du marais. J'ai montré des échantillons d'ergot sous verre. Quarante personnes peuvent témoigner.

— Et vous avez récolté cet ergot quand ? je demande.

— Mi-février. Quand les conditions sont optimales. Après les pluies.

— Plus précisément ?

Elle hésite. Juste une fraction de seconde.

— Le 15 février.

Le 15 février. Douze jours avant le meurtre. Juste assez de temps pour préparer une infusion mortelle.

Je me tourne vers Fracas.

— Fracas, va voir si tu trouves un carnet de récolte. Les gens organisés comme Madame Berthelot documentent toujours leurs cueillettes.

Solenn pâlit légèrement.

— Vous n'avez pas le droit de fouiller chez moi sans mandat !

— Je ne fouille pas. Mon inspecteur admire votre collection de carnets. Il est maladroit, certes, mais curieux. C'est une qualité.

Fracas se lève, se met à longer les étagères avec l'enthousiasme d'un enfant dans une bibliothèque. Il touche à tout, renverse presque un bocal de digitale pourpre, se cogne le coude contre une planche, manque de faire tomber une pile de livres…

Puis, avec l'instinct miraculeux qui le caractérise, il tire un grand cahier à spirale coincé entre deux gros volumes sur les champignons médicinaux.

— BOOM ! Hector ! J'ai trouvé un truc !

Il ouvre le cahier, feuillette rapidement, et son visage s'illumine.

— Ici ! "Ergot de seigle — 15 février 2025 — Charraud Sud, près de la bourrine abandonnée — Conditions excellentes, spécimens matures."

Le silence qui suit est si dense qu'on pourrait le découper en tranches et le servir au petit-déjeuner.

Solenn ne dit rien. Son visage est fermé, dur comme du granit.

Je m'approche d'elle lentement.

— Vous avez récolté de l'ergot le 15 février. À proximité immédiate de la bourrine où Malvaux a été tué. Douze jours avant sa mort. Vous trouvez pas ça… étrangement coïncidental ?

— Je récolte souvent près de cette bourrine ! Les conditions y sont parfaites ! Humidité, ombre, proximité des roseaux !

— Et vous avez utilisé cet ergot pour votre conférence du 20 février.

— Oui.

— Combien en avez-vous récolté ?

Elle hésite encore.

— Une poignée. Cinquante grammes, peut-être.

— Et vous en avez utilisé combien pour votre conférence ?

— Dix grammes. Sous verre. Pour montrer aux gens.

— Donc il vous reste quarante grammes d'ergot récolté à proximité de la scène de crime, douze jours avant le meurtre. Vous voyez où je veux en venir ?

Solenn respire profondément, essayant de contrôler sa colère.

— Oui. Vous pensez que j'ai empoisonné Malvaux. Vous avez tort.

— Prouvez-le.

— Je peux pas prouver une négative ! C'est vous qui devez prouver que je l'ai fait !

Elle n'a pas tort. Juridiquement, en tout cas. Mais moralement, elle est dans une position inconfortable. Et l'inconfort fait parler les gens.

Je change de tactique.

— Parlez-moi de Marguerite Vrignaud.

Le changement de sujet la déstabilise. Je le vois immédiatement.

— Quoi ? Marguerite ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là-dedans ?

— Malvaux enquêtait sur sa mort. Il avait des documents sur 1987. Des photos. Des articles de journaux. Pourquoi, à votre avis ?

Solenn détourne le regard.

— Comment voulez-vous que je sache ?

— Parce que vous connaissez l'histoire du marais. Vous vous battez pour sa mémoire. Marguerite Vrignaud est morte dans cette même bourrine, en 1987, après avoir refusé de vendre ses terres. Ça vous rappelle rien ?

— Beaucoup de gens connaissent cette histoire.

— Mais peu de gens ont vécu assez longtemps pour s'en souvenir. Vous aviez quel âge en 1987 ?

— Vingt-quatre ans.

— Assez vieille pour vous souvenir. Vous la connaissiez, Marguerite ?

Un long silence.

Puis, d'une voix plus douce, presque mélancolique :

— Oui. Je la connaissais. C'était une femme bien. Courageuse. Elle refusait de se laisser intimider.

— Et sa mort vous a affectée.

— Sa mort a affecté tout le monde. Mais personne n'a rien fait. Les Giraudeau ont étouffé l'affaire. Et Marguerite a été enterrée comme si elle était morte de vieillesse. Comme si sa lutte ne comptait pas.

Il y a de l'émotion dans sa voix maintenant. Pas feinte. Authentique.

— Vous pensez qu'elle a été assassinée.

— J'en suis sûre.

— Et vous pensez que les Giraudeau sont responsables.

— Évidemment.

— Donc quand Malvaux est arrivé avec son projet immobilier, vous avez vu une répétition de l'histoire. Un nouveau promoteur. Un nouveau vol de terres. Et vous avez décidé que cette fois, vous n'allez pas laisser faire.

Solenn me regarde avec une intensité brûlante.

— Je me suis battue légalement, Commissaire. J'ai organisé des manifestations. J'ai déposé des recours. J'ai mobilisé l'opinion publique. Je n'ai pas tué Malvaux.

— Où étiez-vous la nuit du 26 au 27 février, entre vingt-trois heures et une heure du matin ?

— Chez moi. Seule. Je lisais.

— Quelqu'un peut confirmer ?

— Non. Je vis seule.

Alibi faible. Très faible.

Fracas, qui est resté silencieux pendant l'échange, intervient soudain avec son optimisme désarmant :

— Mais madame Berthelot, si vous vouliez tuer Malvaux, pourquoi vous le feriez dans la bourrine ? C'est chelou, non ? Genre, ça vous met direct en lumière. Parce que tout le monde sait que vous défendez le marais.

Excellente question, Fracas. Vraiment.

Solenn semble surprise par la logique.

— Exactement ! Pourquoi je ferais un truc aussi stupide ? Si je voulais tuer Malvaux, je le ferais discrètement. Accident de voiture. Noyade. Pas un meurtre ritualisé dans une bourrine qui crie : "Regardez, c'est un crime symbolique lié au marais !"

Elle marque un point.

Un meurtrier rationnel ne mettrait pas autant de symbolisme dans son crime. À moins que…

À moins que le symbolisme soit précisément le but. Envoyer un message. Dire au monde : "Le marais se défend. Les profanateurs meurent."

C'est théâtral. Excessif. Presque romantique dans sa brutalité.

Et ça colle parfaitement avec la personnalité de quelqu'un comme Solenn Berthelot.

Ou alors elle est innocente et très intelligente.

Les deux options me dépriment également.

À ce moment précis, mon téléphone vibre. Un message de la gendarmerie. L'épouse de Malvaux, Amélie Malvaux, est arrivée à Saint-Hilaire-de-Riez. Elle veut parler. Elle a "des choses à révéler".

Intéressant.

Je range mon téléphone.

— Madame Berthelot, ne quittez pas la région. Je reviendrai probablement avec d'autres questions. Et si vous vous souvenez de quoi que ce soit d'utile concernant la nuit du meurtre, appelez-moi.

Je lui tends ma carte. Elle la prend avec réticence, comme si c'était un piège déguisé en rectangle de papier glacé.

— Je n'ai rien à ajouter, Commissaire. Je suis innocente.

— Tout le monde est innocent jusqu'à preuve du contraire. C'est le principe de notre système judiciaire. Malheureusement, mon expérience m'a appris que tout le monde ment aussi. Donc je fais avec.

Fracas et moi sortons de l'atelier. L'air extérieur, même pollué par les gaz d'échappement du garage voisin, semble pur comparé à l'atmosphère étouffante de la caverne botanique.

Sur le trottoir, Fracas me regarde, perplexe.

— Tu la crois, Hector ?

— Je crois qu'elle dit une partie de la vérité. Mais pas toute. Elle cache quelque chose. Quelque chose d'important.

— Genre quoi ?

— Si je savais, Fracas, elle cacherait plus rien.

Il rit.

— Carrément logique.

Nous marchons vers la voiture. Je m'apprête à déverrouiller les portes quand quelque chose attire mon attention.

Solenn Berthelot est sortie de son atelier. Elle reste debout sur le seuil, nous observant partir. Et là, dans la lumière de l'après-midi, je vois quelque chose que je n'avais pas remarqué à l'intérieur.

Ses bottes.

Ses bottes en caoutchouc noir.

Couvertes de boue, certes. Mais pas n'importe quelle boue.

Une boue blanche. Argileuse. Avec des reflets presque laiteux.

La même boue que j'ai vue sur la scène de crime ce matin.

La même argile blanche caractéristique du Charraud Sud, près de la bourrine maudite.

Je me fige.

Fracas me regarde, surpris.

— Hector ? Ça va ?

Je ne réponds pas immédiatement. Mon cerveau travaille à toute vitesse.

L'argile blanche du Charraud Sud est très spécifique. On ne la trouve pas partout dans le marais. Juste dans cette zone particulière, près de la bourrine abandonnée.

Solenn Berthelot a dit qu'elle a récolté de l'ergot près de la bourrine le 15 février.

Mais cette boue sur ses chaussures est récente. Très récente. Un jour, peut-être deux maximum. Sinon elle serait sèche, craquelée, tombée.

Ce qui signifie que Solenn Berthelot est retournée près de la bourrine très récemment.

Peut-être la nuit du meurtre.

Je me retourne lentement vers elle. Nos regards se croisent. Et dans ses yeux, je vois quelque chose qui ressemble à de la peur.

Puis elle rentre brusquement à l'intérieur et claque la porte.

— Hector ? répète Fracas, de plus en plus inquiet. Qu'est-ce qui se passe ?

— Ses chaussures, je murmure. La boue sur ses chaussures. C'est la même que sur la scène de crime. Argile blanche du Charraud Sud.

Fracas écarquille les yeux.

— Mais… ça veut dire qu'elle était là-bas ! Récemment !

— Exactement. Elle nous a menti. Elle prétend être restée chez elle la nuit du meurtre. Mais ses chaussures disent autre chose.

— On la confronte maintenant ?

Je réfléchis.

Non. Pas maintenant. Elle est sur ses gardes. Elle va nier, inventer une excuse, brouiller les pistes. Il faut que je vérifie d'abord l'argile. Que je confirme avec l'identité judiciaire que c'est bien la même composition. Que je construise un dossier solide.

Et surtout, il faut que j'interroge Amélie Malvaux. L'épouse. Celle qui a "des choses à révéler".

Parce que dans mon expérience, les épouses qui ont des choses à révéler après le meurtre de leur mari sont soit des témoins précieux, soit des complices qui cherchent à négocier leur immunité.

— Non, je dis finalement. On la laisse mariner. On va parler à l'épouse d'abord. Et puis on reviendra pour Solenn. Avec des preuves. Avec un mandat. Avec tout ce qu'il faut pour la coincer si elle est coupable.

Fracas hoche la tête, impressionné.

— T'es carrément stratégique, patron.

— C'est pas de la stratégie, Fracas. C'est de la patience. La patience est la seule arme des flics qui ont compris que les meurtriers finissent toujours par se trahir.

Nous montons en voiture. Je démarre, jette un dernier regard à l'atelier de Solenn Berthelot.

Les rideaux bougent légèrement à la fenêtre. Elle nous observe.

Elle sait que je sais.

Et je sais qu'elle sait que je sais.

C'est un jeu maintenant. Un jeu de patience et d'intelligence.

Et je déteste perdre.


15h30 Gendarmerie de Saint-Hilaire-de-Riez

Amélie Malvaux est tout ce que je n'imaginais pas.

Dans mon esprit, l'épouse d'un promoteur immobilier arrogant devait être une femme apprêtée, bijoux clinquants, parfum cher, expression perpétuellement ennuyée. Le genre de personne qui va chez le coiffeur trois fois par semaine et qui appelle son chien "Balzac" pour faire intellectuel.

Amélie Malvaux n'a rien de tout ça.

Elle a quarante-trois ans, mais en paraît cinquante. Cheveux blonds décolorés, mal attachés en queue de cheval basse. Visage fatigué, traits tirés, yeux rougis par les pleurs ou l'insomnie ou les deux. Elle porte un jean délavé, un pull en laine gris trop grand, et elle fume des cigarettes mentholées avec la détermination désespérée de quelqu'un qui sait que ça ne résoudra rien mais qui s'en fout.

Nous sommes dans une petite salle d'interrogatoire de la gendarmerie — murs blancs sales, table métallique, trois chaises, une fenêtre qui donne sur un parking déprimant. Amélie est assise face à moi, Fracas à ma droite, carnet ouvert, stylo prêt.

— Madame Malvaux, je commence doucement, merci d'avoir accepté de nous parler. Je sais que c'est difficile.

Elle tire sur sa cigarette, expire longuement.

— Difficile ? ricane-t-elle amèrement. Mon mari est mort. Empoisonné comme un rat dans une bourrine moisie. Je suis veuve à quarante-trois ans. Et soulagée. Vous savez ce que ça fait d'être soulagée par la mort de son mari, Commissaire ?

Sa franchise me déstabilise. C'est rare. Presque rafraîchissant.

— Vous étiez malheureuse dans votre mariage.

— Malheureuse ? J'étais prisonnière. Grégoire était un monstre. Arrogant, méprisant, violent.

— Violent physiquement ?

— Non. Verbalement. Psychologiquement. Il me rabaissait constamment. Me disait que j'étais médiocre. Que sans lui, je serais rien. Que j'avais de la chance qu'il me supporte.

— Pourquoi vous restiez ?

Elle écrase sa cigarette, en allume immédiatement une autre.

— Peur. Habitude. Lâcheté. Choisissez. Et puis… il y avait l'argent. Cinq millions d'euros dans des placements divers. Une assurance-vie à mon nom. Si je divorçais, je récupérais rien. Si je restais mariée jusqu'à sa mort… je touchais tout.

Voilà.

Le mobile financier. Classique. Efficace. Éternellement valable.

— Donc vous aviez une raison de vouloir sa mort.

Elle me regarde droit dans les yeux.

— Oui. Mais je l'ai pas tué.

— Où étiez-vous la nuit du meurtre ?

— À l'hôtel. Le Richelieu, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Chambre 12. J'y étais depuis trois jours. On s'était disputés. Grégoire voulait que je rentre à Paris. Moi je voulais rester. Pour…

Elle hésite.

— Pour qui ? je demande.

Un long silence.

Puis :

— Pour Ludovic. Ludovic Chauveau. Mon amant.

Évidemment.

Parce que bien sûr qu'il y a un amant. C'est une enquête pour meurtre, pas un conte de fées.

— Depuis combien de temps ?

— Six mois. On s'est rencontrés lors d'une visite du marais. Grégoire voulait repérer les lieux pour son projet. Ludovic était le guide. On a… connecté.

Fracas note frénétiquement, l'air légèrement gêné. Les histoires d'adultère le mettent toujours mal à l'aise. C'est touchant, à sa manière naïve.

— Ludovic Chauveau savait que vous étiez malheureuse.

— Oui. Je lui avais tout raconté. Il me disait que je méritais mieux. Qu'il m'aiderait à partir.

— À partir ? Ou à éliminer le problème ?

Amélie pâlit.

— Non ! Ludovic n'aurait jamais… Il est pas violent ! C'est quelqu'un de doux, de sensible !

Les gens doux et sensibles tuent aussi. Parfois mieux que les brutes, d'ailleurs. Parce qu'ils comprennent la souffrance et savent comment l'infliger avec précision.

— Ludovic connaît le marais. Les plantes. Les poisons.

— C'est un guide touristique ! Évidemment qu'il connaît les plantes !

— Votre mari savait pour votre liaison ?

Elle hésite encore.

— Je… je sais pas. Il me surveillait pas vraiment. Il s'en foutait, je crois. Tant que je jouais mon rôle d'épouse présentable.

— Mais si jamais il découvrait ? S'il vous menaçait de divorce sans argent ? De déshéritage ?

— Il… il aurait pu, oui.

— Donc vous et Ludovic aviez un mobile pour le tuer. Vous pour l'argent. Lui pour vous libérer. Les deux mobiles combinés font un cocktail assez explosif, vous trouvez pas ?

Amélie se met à pleurer. Des larmes silencieuses qui coulent sur ses joues fatiguées.

— Je l'ai pas tué. Et Ludovic non plus. On voulait juste… être ensemble. Normalement.

— Malheureusement, "être ensemble normalement" et "hériter de cinq millions d'euros" sont deux motivations qui se ressemblent beaucoup devant un juge.

Elle ne répond pas. Juste continue de pleurer.

Fracas me lance un regard suppliant. Il déteste quand je fais pleurer les témoins. Mais c'est mon boulot. La vérité est rarement confortable.

— Madame Malvaux, je dis plus doucement, si vous voulez que je vous croie, il faut me donner quelque chose. Un détail. Une information que personne d'autre ne peut savoir. Prouvez-moi que vous êtes innocente.

Elle s'essuie les yeux avec un mouchoir en papier déchiqueté.

— Grégoire… ces derniers jours, il était nerveux. Il recevait des appels. Des gens menaçants. Il me disait pas qui, mais je voyais bien qu'il avait peur.

— Quel genre de menaces ?

— Je sais pas exactement. Mais une fois, il a dit au téléphone : "Si vous croyez que je vais me laisser faire, vous vous trompez. J'ai des dossiers. Des preuves. Je peux vous détruire tous."

Intéressant.

Très intéressant.

Malvaux faisait du chantage. Sur qui ? Les Giraudeau ? Solenn Berthelot ? Quelqu'un d'autre ?

— Vous savez où sont ces dossiers ?

— Dans son coffre-fort. À Paris. Le code, c'est 1978. L'année de sa naissance.

Je note mentalement. Il faudra envoyer quelqu'un fouiller l'appartement parisien.

— Autre chose ?

Amélie réfléchit.

— Le jour de sa mort, Grégoire a reçu un SMS. Il a souri en le lisant. Un sourire méchant. Et il a dit : "Enfin. On va régler ça ce soir." Puis il est parti. Je l'ai plus revu vivant.

— Vous avez vu le SMS ?

— Non. Il a effacé.

Dommage. Mais l'identité judiciaire pourra peut-être récupérer les données du téléphone.

— Merci, Madame Malvaux. Vous avez été utile. Ne quittez pas la région. J'aurai sûrement d'autres questions.

Elle hoche la tête, écrase sa cigarette, se lève lentement.

— Commissaire ? Une dernière chose. Si vous trouvez qui l'a tué… Je veux pas que vous pensiez que je suis contente. Je suis pas contente. Je suis juste… vide. Comme si on m'avait libérée d'une prison, mais que j'avais oublié comment vivre dehors.

Je ne réponds pas.

Parce qu'il n'y a rien à répondre à ça.

Elle sort.

Fracas et moi restons assis en silence.

Puis Félix murmure :

— Elle ment, Hector ?

— Non. Elle dit la vérité. Ou du moins, elle croit dire la vérité. Mais ça veut pas dire qu'elle est innocente. Juste qu'elle est convaincante.

— C'est chelou, non ? Tout le monde a un mobile. Tout le monde connaît les poisons. Tout le monde était dans le coin.

— Bienvenue dans les enquêtes rurales, Fracas. Tout le monde connaît tout le monde. Tout le monde déteste tout le monde. Et tout le monde pourrait être coupable.

Il soupire.

— Comment on fait pour trouver le bon ?

— On compare les mensonges. On cherche les incohérences. On attend que quelqu'un se trahisse.

Je me lève, étire mon dos fatigué.

— Demain, on interroge Joël Renaud. Le paludier. L'héritier de Marguerite Vrignaud. Celui qui avait une promesse à tenir.

— Tu crois que c'est lui ?

— Je crois que tout le monde ment. Et que la vérité est quelque part entre les mensonges, attendant qu'on la trouve.

Nous sortons de la gendarmerie. Le jour décline déjà. Le ciel vendéen prend des teintes orangées et violettes, magnifiques et mélancoliques.

Le marais respire doucement dans le lointain.

Et quelque part là-bas, un assassin pense qu'il a réussi.

Mais il se trompe.

Parce que moi, Hector Fatum, je ne lâche jamais.

Jamais.