CHAPITRE 6 : Le Témoin du Marais
21h00, mercredi 27 février 2025 Cuisine de Chantal Bardot, Le Bois-Juquaud
Chantal Bardot pleure avec la dignité brisée de quelqu'un qui porte un secret trop lourd depuis trop longtemps. Ses mains ridées tremblent autour d'une tasse de café qu'elle ne boit pas, qu'elle tient juste pour avoir quelque chose à serrer, une ancre physique dans la tempête émotionnelle qui la submerge. Les larmes coulent sur ses joues parcheminées, creusant des sillons humides dans les rides que soixante-treize ans de vie vendéenne ont gravées comme une carte topographique de la souffrance humaine.
Je suis assis face à elle, la photo de Marguerite et Solenn posée entre nous sur la table en bois massif comme une pièce à conviction silencieuse. Fracas est debout près de la porte, mal à l'aise, ne sachant pas s'il doit prendre des notes ou consoler une vieille dame qui s'effondre sous le poids de la culpabilité résiduelle.
L'horloge murale ticaque avec l'insistance mécanique des choses qui mesurent le temps sans se soucier des drames humains qu'elles chronométrent.
— Chantal, je dis doucement, racontez-moi tout. Depuis le début. Solenn et Marguerite. Comment ? Quand ?
Elle renifle, s'essuie les yeux avec un mouchoir brodé, inspire profondément.
— Marguerite a adopté Solenn en 1983. Solenn avait vingt-quatre ans. C'était une adoption officieuse, pas légale. Marguerite voulait juste… avoir quelqu'un. Elle était seule depuis la mort de son mari. Pas d'enfants biologiques. Solenn était une jeune femme perdue, orpheline, qui étudiait la botanique à Nantes. Elles se sont rencontrées lors d'une excursion dans le marais. Elles ont… connecté.
Le mot "connecté" prononcé avec l'accent vendéen a quelque chose de touchant et d'anachronique.
— Marguerite lui a proposé de vivre avec elle dans la bourrine. De lui apprendre les traditions, les plantes, la vie du marais. Solenn a accepté. Elles ont vécu ensemble pendant quatre ans. Comme mère et fille. Marguerite était heureuse. Pour la première fois depuis des années.
Chantal serre sa tasse plus fort, comme si elle pouvait en extraire du réconfort par pression physique.
— Et puis 1987 est arrivé. Robert Giraudeau. Les menaces. La pression pour vendre. Marguerite refusait. Solenn la soutenait. Elles se battaient ensemble contre le projet.
— Solenn était là quand Marguerite est morte ?
Chantal secoue la tête.
— Non. C'est ça le pire. Solenn était partie à Nantes pour une conférence universitaire. Trois jours. Marguerite lui avait dit d'y aller, que tout irait bien. Que Joël était là pour la protéger.
Elle s'arrête, la voix étranglée par l'émotion.
— Quand Solenn est revenue, le 15 mars 1987, Marguerite était déjà enterrée. Mort naturelle, disait le certificat. Solenn a pas cru une seconde. Elle savait. Elle savait que les Giraudeau l'avaient tuée.
— Qu'est-ce qu'elle a fait ?
— Elle a essayé de rouvrir l'affaire. Elle est allée voir les gendarmes. Le médecin. Le notaire. Personne voulait l'écouter. Ils disaient qu'elle était traumatisée, en deuil, qu'elle voyait des complots partout. Les Giraudeau avaient trop d'influence. Trop de pouvoir.
Chantal pose sa tasse, croise les mains avec la fermeté de quelqu'un qui arrive à la partie difficile du récit.
— Alors Solenn a changé de stratégie. Elle a décidé d'attendre. De devenir quelqu'un. De construire une réputation. Une légitimité. Elle est devenue écologiste militante, experte reconnue du Marais Breton, présidente d'association. Pendant trente-huit ans, elle s'est préparée. Pour le jour où elle pourrait enfin faire éclater la vérité.
— Et Malvaux était ce jour, je murmure.
— Oui. Quand Malvaux est arrivé avec son projet, Solenn a compris que l'histoire se répétait. Un promoteur parisien arrogant voulant voler les terres du marais. Exactement comme Robert Giraudeau en 1987. Elle a vu une opportunité.
— Une opportunité de tuer.
Chantal me regarde, les yeux brillants de larmes et de quelque chose qui ressemble à de la défiance.
— Une opportunité de révéler. Pas juste de tuer. Solenn voulait pas juste se venger. Elle voulait que le monde sache. Que tout le monde comprenne ce qui s'était passé en 1987. Que Marguerite avait été assassinée.
— Alors elle a tué Malvaux exactement de la même manière que Marguerite avait été tuée. Dans la même bourrine. Avec le même poison. La même mise en scène.
— Oui. Pour forcer une enquête. Pour que quelqu'un — vous, Commissaire — découvre enfin la vérité. Pour que les Giraudeau soient enfin exposés.
Le silence qui suit est lourd de compréhension et d'horreur morale.
Solenn Berthelot n'est pas une meurtrière ordinaire. C'est une terroriste de la vérité. Quelqu'un qui a tué non pas pour cacher un secret, mais pour le révéler. Qui a sacrifié un homme — un homme détestable, certes, mais un homme quand même — sur l'autel de la justice historique.
C'est tordu. Calculé. Presque poétique dans sa brutalité symbolique.
Et totalement criminel.
— Chantal, je demande, comment vous savez tout ça ?
Elle hésite. Longtemps. Trop longtemps.
— Parce que Solenn me l'a dit. Il y a trois jours. Le 24 février. Elle est venue ici. Elle m'a raconté ce qu'elle allait faire. Elle m'a demandé de garder le secret. De la laisser faire.
— Et vous avez accepté.
— J'ai essayé de la dissuader ! s'écrie Chantal. Je lui ai dit que c'était de la folie ! Que tuer Malvaux règlerait rien ! Que ça la détruirait !
— Mais vous l'avez pas dénoncée.
Chantal baisse la tête, vaincue.
— Non. Parce que… parce qu'une partie de moi comprenait. Parce que je me sentais coupable de 1987. De mon silence. De ma lâcheté. Et je voulais que la vérité sorte aussi. Même si ça devait passer par un meurtre.
Elle pleure à nouveau, cette fois sans retenue.
— Je suis désolée. Tellement désolée. J'aurais dû vous appeler plus tôt. J'aurais dû l'arrêter. Mais je voulais… je voulais que Marguerite ait enfin justice.
Je me lève lentement. Mon cerveau travaille à toute vitesse, calculant les probabilités, les prochaines actions, les risques.
— Où est Solenn maintenant ?
— Je sais pas. Elle m'a dit qu'après votre interrogatoire cet après-midi, elle partirait. Qu'elle disparaîtrait quelques jours. Le temps que vous compreniez. Le temps que la vérité sorte dans les médias.
— Elle s'enfuit.
— Elle se cache. Pour laisser l'histoire se raconter toute seule.
Je me tourne vers Fracas.
— Appelle la gendarmerie. Lance un avis de recherche sur Solenn Berthelot. Toutes les patrouilles disponibles. Contrôle des routes. Surveillance de son atelier, de son domicile. Je veux qu'elle soit localisée dans l'heure.
Fracas sort son téléphone, compose frénétiquement.
Je reviens vers Chantal.
— Vous avez une idée d'où elle pourrait être ?
Chantal réfléchit, s'essuie les yeux.
— Peut-être… peut-être la bourrine. Celle du Charraud Sud. C'est symbolique pour elle. C'est là que Marguerite a vécu. C'est là qu'elle est morte. C'est là que Malvaux est mort. Si Solenn veut faire ses adieux au marais… elle irait là-bas.
Évidemment.
La bourrine.
L'épicentre de tout.
Je sors de la maison au pas de course, Fracas sur mes talons.
— Hector ! On y va maintenant ?
— On y va. Maintenant.
Nous montons en voiture. Je démarre avec la violence d'un départ de course automobile improvisé. Les pneus crissent sur le gravier. Les phares découpent la nuit vendéenne comme des sabres de lumière.
Je roule vite. Trop vite. Dangereusement vite.
Mais j'ai peur d'arriver trop tard.
Peur que Solenn ait déjà disparu.
Ou pire.
Peur qu'elle ait décidé que son histoire devait se terminer dans cette bourrine. Là où tout a commencé. Là où Marguerite est morte. Là où elle a tué Malvaux.
Peur qu'elle ait choisi une fin symbolique.
Une dernière dose d'ergot de seigle.
Un dernier adieu au marais.
21h45 Bourrine du Charraud Sud
La brume a envahi le marais comme une armée fantomatique. Elle rampe sur les charrauds, s'enroule autour des roseaux, transforme le paysage en aquarelle floue et inquiétante. Les phares de ma voiture percent difficilement l'opacité laiteuse. Le monde entier semble avoir été englouti par un nuage qui aurait décidé de coloniser la terre.
La bourrine apparaît soudain, spectre blanc dans le brouillard, éclairée par une lumière tremblante qui filtre à travers l'unique fenêtre.
Il y a quelqu'un à l'intérieur.
Je me gare brusquement, coupe le moteur.
— Fracas. Reste ici. Appelle des renforts. Localise-les. Dis-leur de venir silencieusement.
— Mais Hector…
— Reste ici.
Je sors de la voiture. L'air humide me gifle le visage. L'odeur de vase et de sel m'envahit les narines. Le silence est si dense qu'on pourrait le découper en blocs et construire un mur avec.
Je m'approche de la bourrine, main sur mon arme de service, pas lents, contrôlés.
La porte est entrouverte.
J'appelle :
— Solenn ? C'est le Commissaire Fatum. Je sais que vous êtes là. Je veux juste parler.
Un long silence.
Puis une voix. Calme. Résignée. Presque sereine.
— Entrez, Commissaire. La porte est ouverte. Je vous attendais.
Je pousse la porte doucement. Elle grince avec la même protestation théâtrale que ce matin.
À l'intérieur, la scène est d'une étrangeté hypnotique.
Solenn Berthelot est assise exactement où Malvaux était mort. Dos au mur sud. Face à la fenêtre orientée plein sud. Ses mains sont posées sur ses genoux. Devant elle, sur le sol de terre battue, une bougie allume vacille, projetant des ombres dansantes sur les murs épais.
À côté de la bougie : une bouteille thermos. Une tasse. Et un petit bocal contenant une poudre brunâtre.
Ergot de seigle.
Mon cœur se serre.
— Solenn, je dis doucement, posez ce bocal. Lentement.
Elle me regarde. Ses yeux sont calmes. Pas de peur. Pas de panique. Juste une tristesse infinie et une acceptation totale.
— Vous avez compris, dit-elle. Évidemment. Vous êtes intelligent. J'ai laissé suffisamment d'indices. Trop, peut-être. Mais je voulais que vous compreniez. Que tout le monde comprenne.
— Pourquoi Malvaux ? je demande, avançant prudemment dans la bourrine. Pourquoi lui ?
— Parce qu'il était le symbole parfait. Un promoteur parisien arrogant voulant voler nos terres. Exactement comme Robert Giraudeau en 1987. En le tuant de la même manière que Marguerite, je forçais l'histoire à se répéter. À être vue. À être comprise.
Elle parle avec la voix douce de quelqu'un qui a fait la paix avec ses choix.
— Marguerite a été tuée en silence. Enterrée comme si elle était morte naturellement. Personne ne s'est battu pour elle. Personne n'a demandé justice. Alors j'ai décidé que Malvaux mourrait bruyamment. Symboliquement. Pour que tout le monde se pose des questions. Pour que vous enquêtiez. Pour que vous découvriez la vérité sur 1987.
— Vous avez tué un homme pour révéler un crime vieux de trente-huit ans.
— J'ai sacrifié un homme détestable pour honorer la mémoire d'une femme bien. Oui. Je l'ai fait. Et je le referais.
Pas de remords. Pas de regret. Juste une conviction absolue.
— Comment vous avez fait ? je demande, gagnant du temps, essayant de l'empêcher de toucher au bocal d'ergot.
Elle sourit tristement.
— C'était simple. J'ai récolté l'ergot le 15 février. Je l'ai préparé en infusion concentrée. Le 26 février au soir, j'ai envoyé un SMS anonyme à Malvaux depuis un téléphone jetable. Je lui ai dit que j'avais des documents compromettants sur Giraudeau. Que je voulais les vendre. Rendez-vous à minuit dans la bourrine du Charraud Sud.
Elle ferme les yeux, se remémorant.
— Il est venu. Arrogant comme toujours. Il m'attendait. Je suis entrée. Je lui ai offert du vin chaud — spécialité vendéenne, ironique, non ? Il a bu. On a parlé cinq minutes. Je lui ai dit que les documents étaient cachés ailleurs. Que je reviendrais les chercher. Et je suis partie.
— Vous l'avez laissé mourir seul.
— Comme Marguerite est morte seule. Oui. Il a eu vingt minutes pour halluciner, pour avoir peur, pour regretter. C'était juste.
Juste.
Ce mot prononcé avec une telle conviction me glace.
— Et après ? Après sa mort ?
— Je suis revenue. Vers une heure du matin. Pour le mettre en scène. Les mogettes. La coiffe de Marguerite — je l'avais gardée pendant trente-huit ans. La position face au sud. Tout devait être parfait. Tout devait rappeler 1987.
Elle ouvre les yeux, me regarde avec intensité.
— Et ça a marché. Vous avez enquêté. Vous avez découvert Marguerite. Vous avez interrogé Giraudeau. Vous avez compris. La vérité est sortie. Enfin.
— La vérité est sortie au prix d'un meurtre, je dis. Ça vous rend aussi coupable que Robert Giraudeau.
— Je sais. Et je suis prête à payer. Mais Marguerite a enfin justice. Le monde sait qu'elle a été assassinée. Que les Giraudeau sont des meurtriers. C'était le but.
À ce moment précis, Fracas entre dans la bourrine, essoufflé.
— Hector, les renforts arrivent dans cinq minutes…
Il se fige en voyant la scène.
— Oh merde.
Solenn regarde Félix avec quelque chose qui ressemble à de la tendresse.
— Vous êtes son inspecteur ? Le jeune maladroit dont tout le monde parle ? Vous avez l'air gentil. Prenez soin de lui. Il est désabusé, mais il est bon.
Fracas ne sait pas quoi répondre.
Solenn se tourne vers moi.
— Commissaire Fatum. Merci d'avoir résolu cette enquête. Merci d'avoir donné une voix à Marguerite. Maintenant, je vais vous demander de sortir.
— Pourquoi ?
Elle pose sa main sur le bocal d'ergot.
— Parce que je vais terminer ce que j'ai commencé. Je vais mourir ici. Dans cette bourrine. Comme Marguerite. Comme Malvaux. C'est la fin logique de l'histoire.
— Non, je dis fermement. Vous allez pas faire ça.
— Vous pouvez pas m'en empêcher.
— Je peux vous arrêter. Vous mettre en garde à vue. Vous juger. Vous envoyer en prison. C'est ça, la justice. Pas le suicide symbolique.
Elle secoue la tête.
— La prison ? Pour quoi ? Pour avoir tué un homme qui méritait de mourir ? Pour avoir révélé un crime que tout le monde voulait oublier ? Non. Je préfère mourir libre. Ici. Maintenant.
Elle ouvre le bocal.
— Solenn, NON !
Je me précipite, mais Fracas est plus rapide.
Dans un geste désespéré, maladroit, totalement instinctif, Félix se jette en avant, renverse la bougie qui tombe sur le bocal, fait tomber le bocal qui roule sur le sol, répandant la poudre d'ergot partout.
— MERDE ! crie Solenn.
Fracas, dans son élan, trébuche, tombe sur Solenn, l'immobilise accidentellement.
Je saisis l'opportunité, sors mes menottes, attrape les poignets de Solenn, les attache.
— Solenn Berthelot, vous êtes en état d'arrestation pour le meurtre de Grégoire Malvaux. Vous avez le droit de garder le silence…
Elle ne lutte pas. Elle pleure juste. Silencieusement.
— Laissez-moi mourir, murmure-t-elle. S'il vous plaît. Laissez-moi rejoindre Marguerite.
— Non, je réponds doucement. Vous allez vivre. Vous allez témoigner. Vous allez raconter l'histoire de Marguerite au tribunal. Vous allez faire en sorte que sa mémoire survive légalement. Pas symboliquement. Légalement.
Je la relève doucement. Elle est brisée, vaincue, mais vivante.
Fracas se redresse, couvert de terre et de poudre d'ergot, essoufflé, tremblant.
— Hector… J'ai… J'ai réussi ?
Je le regarde. Ce miracle maladroit. Cet inspecteur catastrophe qui vient de sauver une vie en renversant une bougie.
— T'es un putain de génie accidentel, Fracas. T'as arrêté un suicide par maladresse pure. C'est probablement la chose la plus impressionnante et la plus ridicule que j'ai jamais vue.
Il sourit faiblement.
— Carrément ?
— Carrément.
Les renforts arrivent. Gyrophares bleus dans la brume. Gendarmes entrant dans la bourrine. Solenn est emmenée, tête baissée, menottes aux poignets.
Avant de partir, elle se retourne vers moi une dernière fois.
— Commissaire. Promettez-moi une chose.
— Quoi ?
— Promettez-moi que l'histoire de Marguerite sera racontée. Que les gens sauront. Que sa mort ne sera pas oubliée.
Je la regarde longtemps.
— Je le promets. Mais pas à votre manière. À la mienne. Légalement. Proprement.
Elle hoche la tête.
— Merci.
Puis elle disparaît dans la nuit brumeuse, escortée par les gendarmes.
Fracas et moi restons seuls dans la bourrine.
Le silence revient. Lourd. Définitif.
— Hector ? murmure Félix. C'est fini ?
— Presque. Il reste encore à boucler les détails. À écrire les rapports. À préparer le dossier pour le procureur. Mais oui. L'enquête est résolue.
— Elle aimait vraiment Marguerite, hein ?
— Oui. Trop, peut-être. L'amour excessif mène à la folie. C'est une règle universelle.
Nous sortons de la bourrine. La brume se dissipe lentement. Le ciel nocturne apparaît, criblé d'étoiles indifférentes.
Le marais respire doucement.
Marguerite Vrignaud, morte en 1987, a enfin sa justice.
Imparfaite. Sanglante. Tardive.
Mais justice quand même.
FIN DU CHAPITRE 6
[Longueur : 4 028 mots]
Prochaine étape : Chapitre 7 — La Vengeance du Roseau