CHAPITRE 7 : La Vengeance du Roseau
10h00, jeudi 28 février 2025 Bureau du Commissaire, Commissariat de Nantes
Solenn Berthelot ressemble à un roseau brisé par la tempête.
C'est l'image qui me vient en la regardant assise face à moi dans mon bureau nantais, menottes retirées, mains posées à plat sur la table d'interrogatoire comme si elle cherchait à s'ancrer physiquement dans la réalité. Elle a passé la nuit en garde à vue à Saint-Hilaire-de-Riez, puis a été transférée ce matin à Nantes pour l'interrogatoire formel. Son visage est gris, creusé par la fatigue et l'acceptation résignée. Ses cheveux habituellement tirés en chignon serré pendent maintenant en mèches désordonnées autour de ses épaules. Elle porte les mêmes vêtements qu'hier — veste en toile cirée, pantalon de toile — mais ils semblent maintenant trop grands, comme si elle avait rétréci sous le poids de la culpabilité avouée.
Son avocate, Maître Dumont, une femme sèche d'une cinquantaine d'années avec des lunettes rectangulaires et une expression de désapprobation professionnelle permanente, est assise à côté d'elle. Elle a déjà tenté trois fois de me convaincre que sa cliente était en état de "détresse psychologique extrême" et que ses aveux nocturnes devaient être considérés avec précaution. Je l'ai ignorée poliment les trois fois. Parce que Solenn Berthelot n'est pas folle. Elle est lucide. Terriblement lucide.
Fracas est assis à ma droite, carnet ouvert, stylo prêt. Il porte aujourd'hui une cravate représentant des fractales mathématiques — spirales colorées qui donnent le vertige si on les fixe trop longtemps. Ses yeux sont cernés. Il a mal dormi. Moi aussi. Cette enquête nous a rongés de l'intérieur comme l'ergot ronge le seigle.
L'enregistreur numérique clignote sur la table, témoin silencieux et incorruptible.
— Madame Berthelot, je commence avec la voix neutre du professionnel qui a fait ça mille fois mais qui ressent quand même quelque chose, nous sommes le jeudi 28 février 2025, dix heures précises. Présents : Commissaire Hector Fatum, Inspecteur Félix Fracas, Solenn Berthelot et son avocate Maître Dumont. Madame Berthelot, vous avez été informée de vos droits. Vous comprenez pourquoi vous êtes ici ?
— Oui, répond-elle d'une voix éteinte. Je suis accusée du meurtre de Grégoire Malvaux. Et je suis coupable.
Maître Dumont soupire théâtralement, comme si sa cliente venait de commettre une faute tactique impardonnable. Ce qui est probablement le cas, juridiquement parlant. Mais Solenn s'en fout. Elle veut avouer. Elle veut raconter. Elle veut que son histoire soit enregistrée, archivée, officielle.
— Racontez-moi tout, je dis. Depuis le début. Comment cette idée vous est venue.
Solenn lève les yeux vers moi. Dans son regard, je vois une tristesse si profonde qu'elle pourrait noyer des continents.
— L'idée ne m'est pas venue d'un coup. Elle a mûri pendant trente-huit ans. Depuis le jour où j'ai appris que Marguerite était morte. Depuis le jour où j'ai compris qu'elle avait été assassinée et que personne ne ferait jamais justice.
Elle parle lentement, avec la précision de quelqu'un qui a répété ce récit mille fois dans sa tête.
— Marguerite n'était pas ma mère biologique. Mais elle était ma mère à tous les autres égards. Elle m'a recueillie quand j'avais vingt-quatre ans. J'étais orpheline, perdue, sans famille. Elle m'a offert un foyer. Une identité. Une raison de vivre. Elle m'a appris les plantes, les traditions, l'amour du marais. Pendant quatre ans, j'ai été heureuse. Pour la première fois de ma vie.
Sa voix se brise légèrement.
— Et puis Robert Giraudeau est arrivé. Avec son projet de zone commerciale. Avec ses menaces. Marguerite refusait de céder. Elle me disait : "Solenn, ces terres sont notre mémoire. On vend pas la mémoire." Je l'admirais tellement pour ça. Son courage. Sa détermination.
— Vous étiez là quand Giraudeau venait la menacer ?
— Non. Marguerite me protégeait. Elle me faisait partir quand il venait. Elle voulait pas que je sois mêlée à ça. Et puis, en mars 1987, elle m'a envoyée à Nantes pour une conférence universitaire. Trois jours. Elle m'a dit que tout irait bien. Que Joël était là.
Solenn ferme les yeux, revivant visiblement une douleur ancienne.
— Quand je suis revenue, le 15 mars, Marguerite était déjà enterrée. Mort naturelle, disait tout le monde. Mais je savais. Je savais que c'était pas naturel. Je connaissais Marguerite. Elle était en bonne santé. Elle avait peur des Giraudeau. Et soudain, elle était morte. Juste après avoir refusé de vendre. C'était trop pratique.
— Qu'est-ce que vous avez fait ?
— J'ai essayé de faire rouvrir l'affaire. J'ai harcelé les gendarmes, le médecin, le notaire. Personne voulait m'écouter. Les Giraudeau avaient trop de pouvoir. Trop d'influence. J'étais juste une jeune femme sans famille, sans poids social. On m'a traitée de folle. De paranoïaque. De traumatisée par le deuil.
Elle ouvre les yeux, me regarde avec intensité.
— Alors j'ai compris. Si je voulais que justice soit rendue, je devais devenir quelqu'un. Quelqu'un de crédible. De respectable. Quelqu'un qu'on pourrait pas ignorer. Alors j'ai construit ma vie autour de ça. J'ai fini mes études de botanique. Je suis devenue experte reconnue du Marais Breton. J'ai fondé des associations. J'ai écrit des articles. J'ai donné des conférences. J'ai attendu. Pendant trente-huit ans.
— Vous avez attendu quoi ?
— Une opportunité. Un moyen de révéler la vérité. Et puis Malvaux est arrivé.
Elle sourit tristement, amèrement.
— Quand j'ai appris qu'un promoteur parisien voulait acheter les terres du Charraud Sud pour un complexe hôtelier, j'ai eu une révélation. C'était le même scénario. Le même type d'homme. La même menace. L'histoire se répétait. Et j'ai compris que c'était ma chance. Ma seule chance de faire éclater la vérité.
— Alors vous avez décidé de tuer Malvaux.
— Pas immédiatement. D'abord, j'ai essayé de le combattre légalement. Pétitions. Recours juridiques. Manifestations. Mais Malvaux était puissant. Riche. Bien conseillé. Il avançait. Son projet allait être approuvé. Et moi, je regardais l'histoire se répéter avec la même impuissance qu'en 1987.
Elle serre les poings.
— Et puis j'ai appris que Malvaux faisait chanter Yann Giraudeau. Qu'il avait découvert quelque chose sur 1987. Qu'il utilisait la mémoire de Marguerite pour extorquer de l'argent. Ça m'a révoltée. Ce salaud utilisait le meurtre de ma mère pour s'enrichir. C'était une profanation.
— C'est là que vous avez décidé de le tuer.
— Oui. J'ai réalisé que si je le tuais exactement de la même manière que Marguerite avait été tuée — même bourrine, même poison, même mise en scène — ça forcerait une enquête. Ça forcerait les gens à faire le parallèle entre 1987 et 2025. Ça exposerait les Giraudeau. Ça donnerait enfin justice à Marguerite.
Maître Dumont intervient d'une voix pincée :
— Commissaire, ma cliente était clairement en état de détresse psychologique. Elle a agi sous l'emprise d'un traumatisme non résolu de trente-huit ans. Il y a des circonstances atténuantes évidentes.
Je l'ignore. Je fixe Solenn.
— Comment vous avez procédé exactement ?
Solenn inspire profondément, se redresse légèrement, comme si elle se préparait à réciter un poème appris par cœur.
— J'ai récolté l'ergot de seigle le 15 février. Près de la bourrine du Charraud Sud. Les conditions étaient parfaites. J'en ai pris environ cent grammes. Je l'ai fait sécher pendant trois jours, puis je l'ai réduit en poudre. J'ai préparé une infusion concentrée. Dose mortelle : vingt grammes d'ergot pour soixante-dix kilos de poids corporel. Malvaux pesait environ quatre-vingt-cinq kilos. J'ai calculé vingt-cinq grammes pour être sûre.
Elle parle avec la précision clinique d'un scientifique décrivant une expérience de laboratoire.
— Le 26 février au soir, j'ai acheté un téléphone jetable à La Roche-sur-Yon. J'ai envoyé un SMS anonyme à Malvaux vers vingt-deux heures. Je lui ai dit que j'avais des documents compromettants sur Yann Giraudeau. Des preuves du meurtre de 1987. Que je voulais les vendre pour cinquante mille euros. Rendez-vous à minuit dans la bourrine du Charraud Sud.
— Il a accepté.
— Évidemment. Malvaux était cupide et arrogant. L'idée d'obtenir plus d'informations à utiliser pour son chantage le rendait avide. Il est venu. Seul. Ponctuel. Prévisible.
— Et vous ?
— J'étais déjà là. Cachée derrière la bourrine. Je l'ai vu arriver avec sa Tesla ridicule. Il est entré dans la bourrine avec sa lampe torche. Je l'ai suivi. Il m'a reconnue immédiatement. Il a dit : "Madame Berthelot ? C'est vous qui m'avez envoyé ce message ?"
Solenn mime la scène avec ses mains, perdue dans le souvenir.
— Je lui ai dit que oui. Que j'avais trouvé des documents de Marguerite Vrignaud. Des preuves que Robert Giraudeau l'avait empoisonnée. Que ces documents valaient une fortune. Malvaux était intéressé. Gourmand. Je lui ai offert du vin chaud. J'avais apporté une bouteille thermos. Je lui ai dit que c'était une spécialité vendéenne. Qu'on devait célébrer notre transaction.
Elle ferme les yeux, comme si elle revoyait la scène défiler.
— Il a bu. Sans méfiance. Parce qu'il me voyait comme une vieille écologiste inoffensive. Il a vidé toute la tasse. J'ai attendu cinq minutes. Le temps que le poison commence à agir. Puis je lui ai dit que les documents étaient cachés ailleurs. Que je reviendrais les chercher le lendemain. Et je suis partie.
Le silence dans le bureau est si dense qu'on pourrait le compresser en diamant.
— Vous l'avez laissé mourir seul.
— Oui. Comme Marguerite est morte seule. Il a eu vingt minutes pour halluciner. Pour avoir peur. Pour comprendre qu'il allait mourir. C'était juste.
Ce mot encore. "Juste".
— Ensuite ?
— Je suis rentrée chez moi. J'ai attendu une heure. Pour être sûre qu'il était mort. Puis je suis revenue. Vers une heure du matin. Avec tout ce qu'il fallait : la coiffe de Marguerite que j'avais conservée pendant trente-huit ans, un seau de mogettes, une lampe frontale.
— Et vous l'avez mis en scène.
— Oui. Je l'ai assis contre le mur sud. Face à la fenêtre orientée plein sud, comme Marguerite s'asseyait toujours. J'ai plongé ses mains dans le seau de mogettes — symbole vendéen par excellence. J'ai posé la coiffe sur sa tête — la coiffe de Marguerite elle-même, pour que le lien soit évident. Tout devait être symbolique. Tout devait hurler : "Regardez ! C'est le même crime qu'en 1987 !"
Elle me regarde, défiant.
— Et ça a marché. Vous avez enquêté. Vous avez découvert Marguerite. Vous avez interrogé Giraudeau. Vous avez compris. La vérité est sortie. Les médias parlent déjà du meurtre de 1987. Les Giraudeau sont exposés. Yann Giraudeau va démissionner. L'affaire sera rouverte officiellement. Marguerite a enfin justice.
— Au prix d'un meurtre.
— Au prix d'un sacrifice nécessaire.
Fracas, qui était resté silencieux jusqu'ici, intervient soudain avec sa naïveté désarmante :
— Mais madame Berthelot… Malvaux était un salaud, OK. Mais il méritait pas de mourir, non ? Genre, vous auriez pu juste révéler la vérité autrement. Sans tuer.
Solenn le regarde avec quelque chose qui ressemble à de la pitié.
— Jeune homme, pendant trente-huit ans, j'ai essayé de révéler la vérité "autrement". Personne voulait écouter. Personne voulait rouvrir l'affaire. Les Giraudeau étaient trop puissants. Trop protégés. Le seul moyen de forcer la vérité à éclater, c'était de recréer le crime. De le rendre impossible à ignorer.
— Mais vous avez tué quelqu'un…
— J'ai tué un homme qui utilisait le meurtre de ma mère pour s'enrichir. Un homme qui voulait détruire le marais. Un homme qui incarnait tout ce que je combats. Oui, j'ai tué. Et je ne regrette rien.
Pas de remords. Aucun.
Maître Dumont se penche vers sa cliente, murmure quelque chose. Solenn secoue la tête.
— Non, Maître. Je veux pas plaider la folie. Je veux pas négocier. Je veux que tout soit dit. Que tout soit enregistré. Que Marguerite ait enfin sa voix.
Je me carre dans ma chaise, observant cette femme qui a transformé son deuil en vengeance pendant quatre décennies.
— Madame Berthelot, je dis doucement, vous avez tué Grégoire Malvaux non pas pour vous venger de lui personnellement, mais pour utiliser son meurtre comme révélateur du meurtre de Marguerite Vrignaud. C'est ça ?
— Exactement. Malvaux n'était qu'un symbole. Un moyen. Pas une fin.
— Vous réalisez que juridiquement, ça change rien. Vous êtes coupable de meurtre avec préméditation. Vingt ans minimum.
— Je sais. Et je l'accepte. Tant que l'histoire de Marguerite est racontée. Tant que les Giraudeau paient. Tant que le marais est protégé.
Elle sourit — un sourire triste, résigné, presque apaisé.
— Vingt ans de prison pour trente-huit ans de justice différée. Ça me semble équitable.
Je ne sais pas quoi répondre à ça.
Parce que d'un point de vue moral tordu, elle n'a pas complètement tort. Robert Giraudeau a assassiné Marguerite Vrignaud en 1987 et n'a jamais payé. Son fils Yann a protégé ce secret pendant des années. Malvaux utilisait ce meurtre pour extorquer de l'argent.
Et Solenn, dans sa logique implacable, a décidé que la seule manière de rendre justice à Marguerite était de recréer son assassinat pour forcer le monde à voir.
C'est terrorisme moral. C'est meurtre symbolique. C'est folie calculée.
Et c'est tragiquement efficace.
— Une dernière question, je dis. Pourquoi vous vous êtes cachée après le meurtre ? Pourquoi pas vous rendre immédiatement ?
— Parce que je voulais laisser l'enquête se dérouler naturellement. Je voulais que vous découvriez la vérité par vous-même. Que vous interrogiez Giraudeau. Que vous découvriez les documents. Si je m'étais rendue tout de suite, l'attention se serait focalisée sur moi. Pas sur Marguerite. Pas sur 1987. Je devais disparaître temporairement pour que l'histoire soit racontée correctement.
Logique. Tordue, mais logique.
— Et hier soir, dans la bourrine ? Vous vouliez vraiment vous suicider ?
Un long silence.
— Oui. Je voulais mourir là où Marguerite était morte. Où Malvaux était mort. Boucler la boucle. Rejoindre ma mère. Mais votre inspecteur maladroit m'en a empêchée.
Elle regarde Félix avec quelque chose qui ressemble à de la gratitude ambiguë.
— Merci, jeune homme. Ou pas. Je sais plus.
Fracas rougit, ne sachant pas comment réagir.
Je me lève, signale la fin de l'interrogatoire.
— Madame Berthelot, vos aveux sont enregistrés. Vous serez transférée à la maison d'arrêt de Nantes en attendant votre procès. Votre avocate préparera votre défense. Je recommanderai au procureur de prendre en compte les circonstances exceptionnelles de cette affaire. Mais juridiquement, vous êtes coupable. Et vous serez condamnée.
Elle hoche la tête avec sérénité.
— Je comprends. Faites votre travail, Commissaire. Et moi, je ferai le mien au procès : raconter l'histoire de Marguerite. Encore et encore. Jusqu'à ce que tout le monde connaisse son nom.
Elle se lève, tend ses poignets pour les menottes.
Je les attache avec une douceur inhabituelle.
— Marguerite serait fière de vous, je murmure malgré moi. Mais elle aurait préféré que vous restiez libre.
Solenn sourit tristement.
— Peut-être. Mais au moins, elle n'est plus oubliée.
Les gendarmes l'emmènent.
La porte se referme.
Fracas et moi restons seuls dans le bureau.
Un long silence.
Puis Félix murmure :
— Hector… C'était… carrément triste, non ?
— Oui, Fracas. C'était triste. Parce que tout le monde a perdu dans cette histoire. Marguerite est morte en 1987. Malvaux est mort en 2025. Solenn ira en prison pour vingt ans. Les Giraudeau sont déshonorés. Et nous, on a juste collecté les morceaux cassés.
— Mais… on a résolu l'enquête. On a trouvé la vérité.
— On a trouvé une vérité, Fracas. Pas la vérité. La vérité, c'est qu'il y a pas de justice parfaite. Juste des compromis imparfaits dans un monde qui s'en fout.
Il me regarde, surpris par mon cynisme inhabituel.
— T'es carrément philosophe aujourd'hui, patron.
— C'est l'ergot. Ça rend mélancolique même quand on l'a pas ingéré.
Il rit doucement.
Je range mes affaires, éteins l'enregistreur, ferme le dossier.
L'enquête est terminée.
Marguerite Vrignaud, morte en 1987, a enfin sa justice.
Imparfaite. Sanglante. Tardive. Coûteuse.
Mais justice quand même.
Et moi, Hector Fatum, je dois vivre avec ça.
Comme toujours.