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Épilogue

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Chapitre 10 sur 10 (100%)

ÉPILOGUE : Le Roseau Blanc


Une semaine plus tard Bureau d'Hector Fatum, Commissariat de Nantes, 23h00

Je suis seul dans mon bureau. Lumière tamisée. Dossier Malvaux/Berthelot ouvert devant moi. Les lettres de Marguerite Vrignaud étalées sur le bureau comme les pièces d'un puzzle existentiel.

Je relis pour la dixième fois la dernière lettre, celle qu'elle avait écrite le 12 mars 1987, la veille de sa mort :

"Chantal, si vous lisez ceci, c'est que je suis morte. Ne pleurez pas. Je savais que ça arriverait. Les Giraudeau veulent mes terres. Je refuse de céder. Alors ils me tueront. C'est simple. C'est injuste. Mais c'est comme ça.

Protégez Joël. Il est jeune, il comprend pas encore. Mais un jour, il comprendra que certaines choses valent la peine de mourir pour elles. La mémoire. La terre. L'identité.

Dites à Solenn que je l'aime. Qu'elle a été la fille que j'ai jamais eue. Qu'elle doit continuer à se battre pour le marais. Mais pas avec haine. Avec amour. Parce que la haine détruit. Et l'amour construit.

Le marais pardonne rien, mais il oublie jamais.

Marguerite."

Je pose la lettre, ferme les yeux.

Marguerite Vrignaud avait raison. Le marais n'a rien oublié. Il a attendu trente-huit ans. Et puis il a pris sa revanche.

À travers Solenn.

À travers un meurtre symbolique.

À travers une vengeance différée qui ressemble plus à de la justice poétique qu'à du crime ordinaire.

C'est horrible.

C'est tragique.

C'est presque beau dans sa symétrie implacable.

J'ouvre les yeux, regarde par la fenêtre de mon bureau. Nantes la nuit. Lumières urbaines. Bruits de circulation lointains. Vie normale qui continue malgré les morts.

Mon téléphone vibre. Un message. De Chantal Bardot.

"Commissaire. Merci encore pour votre visite. Solenn m'a écrit de prison. Elle va bien. Elle dit qu'elle a la paix. Qu'elle a fait son devoir envers Marguerite. Je sais pas si c'est sain. Mais je suis soulagée qu'elle soit en paix. Prenez soin de vous. Et de votre jeune inspecteur. Il est spécial. Chantal."

Je souris malgré moi.

Oui. Fracas est spécial. Un miracle statistique. Une catastrophe ambulante qui résout des enquêtes en renversant des objets et en découvrant accidentellement des indices cruciaux.

Je range les lettres de Marguerite, ferme le dossier.

L'enquête est terminée.

Solenn Berthelot sera jugée dans six mois. Elle plaidera coupable. Elle racontera l'histoire de Marguerite devant le tribunal. Les médias relayeront. Le livre que Chantal avait écrit sur les bourrines connaîtra un regain d'intérêt. La mémoire de Marguerite survivra.

Au prix terrible d'un meurtre.

Mais la mémoire survivra quand même.

Je me lève, éteins la lumière, prends ma veste.

En sortant du bureau, je croise Fracas qui arrive, essoufflé, cravate de travers.

— Hector ! Le dossier Clisson ! J'ai trouvé un truc chelou ! Un lien avec une vieille affaire de…

Je lève la main.

— Demain, Fracas. Ce soir, je rentre dormir. Parce que même les flics cyniques ont besoin de repos.

— Mais…

— Demain.

Il sourit, résigné.

— OK patron. Bonne nuit.

— Bonne nuit, Fracas.

Je sors du commissariat. L'air nocturne de Nantes me gifle le visage. Froid. Vivifiant. Réel.

Je marche lentement vers ma voiture.

Et dans ma tête, je pense à Marguerite Vrignaud.

À Solenn Berthelot.

À Chantal Bardot.

À toutes ces femmes du Marais Breton qui ont lutté contre des forces trop grandes, trop riches, trop indifférentes.

Et qui ont perdu.

Mais qui ont lutté quand même.

Parce que certaines choses valent la peine de se battre.

Même si on perd.

Surtout si on perd.

Je monte en voiture, démarre, roule vers mon appartement vide où m'attend une bouteille de whisky bon marché et le silence réconfortant de la solitude choisie.

Le marais est loin maintenant.

Mais sa mémoire reste.

Tenace.

Obstinée.

Éternelle.

Comme les roseaux qui plient mais ne cassent jamais.

Comme la vérité qui met parfois trente-huit ans à éclater.

Comme la justice qui arrive toujours.

Trop tard.

Mais qui arrive quand même.


FIN