← La bourrine aux mogettes

La mémoire du marais

📖 Chapitre 8 ⏱️ 10 min
Chapitre 9 sur 10 (90%)

CHAPITRE 8 : La Mémoire du Marais


Vendredi 1er mars 2025, 10h00 Le Bois-Juquaud, dernière visite


Le Marais Breton vendéen sous le soleil de mars ressemble à une aquarelle apaisée où quelqu'un aurait enfin décidé que les couleurs pouvaient être douces sans être mièvres. Le ciel est d'un bleu pâle presque timide, comme s'il s'excusait d'être aussi serein après la tempête émotionnelle des derniers jours. Les roseaux ondulent dans une brise légère qui sent le sel, la vase tiède et quelque chose qui pourrait presque passer pour de l'espoir si on était assez naïf pour croire que les marais produisent autre chose que de la mélancolie organisée.

Je suis revenu ici une dernière fois. Pas par obligation professionnelle — l'enquête est officiellement close, le dossier transmis au procureur, Solenn Berthelot en détention préventive attendant son procès. Je suis revenu parce que quelque chose me tiraille. Une sorte de devoir moral envers Chantal Bardot, cette femme de soixante-treize ans qui a porté le poids du silence pendant trente-huit ans et qui mérite au minimum une conversation de clôture.

Fracas est avec moi, bien sûr. Il conduit ma Peugeot avec la prudence excessive de quelqu'un qui a compris que les charrauds vendéens sont des pièges à voitures déguisés en routes. Il porte aujourd'hui une cravate représentant des neurones interconnectés — approprié pour quelqu'un dont le cerveau fonctionne par court-circuits miraculeux. Ses chaussettes, que j'ai aperçues ce matin, sont à motifs de sushis. Je ne fais plus de commentaires. C'est comme critiquer le choix des couleurs d'un arc-en-ciel : techniquement possible, mais existentiellement futile.

— Hector, dit-il en négociant un virage boueux avec la concentration d'un chirurgien, tu crois que Chantal va bien ?

— Je sais pas, Fracas. Perdre sa meilleure amie puis découvrir que sa protégée est une meurtrière, c'est le genre de double peine qui détruit les gens. Même les résistants.

— Mais on lui a donné justice. À Marguerite. C'est ce qu'elle voulait, non ?

Je regarde le paysage défiler — étendues plates, étangs miroitants, bourrines blanches disséminées comme des dents oubliées dans une bouche trop grande.

— La justice, Fracas, c'est jamais ce que les gens veulent vraiment. Les gens veulent que le passé soit effacé. Que la douleur disparaisse. Que les morts reviennent. La justice, c'est juste un pansement sur une plaie béante. Ça arrête pas le saignement. Ça le rend juste plus présentable.

Il me regarde, surpris par mon cynisme matinal.

— T'es carrément sombre aujourd'hui, patron.

— C'est le marais. Ça transforme les optimistes en philosophes dépressifs.

Il sourit malgré lui.

Nous arrivons devant la petite maison de Chantal. Elle est exactement comme lors de notre première visite : murs blancs, volets bleus, jardin impeccable. Mais quelque chose a changé. Une imperceptible tristesse flotte autour de la bâtisse, comme si les pierres elles-mêmes avaient compris que leur propriétaire ne serait plus jamais tout à fait la même.

Chantal nous attend sur le seuil, tablier fleuri, cheveux gris attachés, sourire fatigué mais sincère. Elle a vieilli en trois jours. Pas physiquement — moralement. Ses yeux ont perdu cette étincelle malicieuse que j'avais remarquée lors de notre première rencontre. Elle ressemble maintenant à quelqu'un qui a survécu à une guerre intérieure et qui n'est pas sûr d'avoir gagné.

— Commissaire Fatum, dit-elle en nous faisant entrer. Inspecteur Fracas. Je savais que vous reviendriez. Les gens bien reviennent toujours terminer proprement ce qu'ils ont commencé.

Elle nous conduit à la cuisine. La table est mise : café fumant, gâche vendéenne encore chaude, confiture maison, beurre salé. Un festin simple qui dit : "Je suis pas effondrée au point de négliger les traditions."

Nous nous asseyons. Le silence s'installe, lourd de choses non dites.

— Comment elle va ? demande finalement Chantal. Solenn. En prison.

— Elle est calme, je réponds. Résignée. Presque sereine, si c'est possible. Elle dit qu'elle a fait ce qu'elle devait faire. Qu'elle peut vivre avec les conséquences.

Chantal hoche la tête lentement.

— Elle a toujours été comme ça. Déterminée. Inflexible. Marguerite lui avait transmis ça. La capacité de tenir bon même quand tout s'écroule.

— Vous lui en voulez ?

Un long silence. Chantal verse le café avec des gestes mécaniques, précis, qui trahissent une habitude centenaire.

— Je sais pas. Une partie de moi lui en veut d'avoir tué quelqu'un. Une autre partie d'elle est fière. Parce qu'elle a fait ce que moi j'ai pas eu le courage de faire en 1987 : se battre. Faire éclater la vérité. Même au prix terrible.

Elle me regarde, yeux humides.

— C'est horrible de dire ça, non ? Être fière d'une meurtrière ?

— C'est humain, je réponds simplement. Les humains sont contradictoires. On peut aimer quelqu'un et désapprouver ses actes. On peut admirer le courage et condamner le crime. C'est ça qui nous rend insupportables et attachants à la fois.

Chantal sourit faiblement.

— Vous êtes moins cynique que vous voulez le faire croire, Commissaire.

— Ne le dites à personne. Ça ruinerait ma réputation.

Elle rit — un rire bref, cassé, mais authentique.

Fracas, mal à l'aise avec la gravité du moment, intervient avec son optimisme maladroit :

— Chantal, au moins, maintenant tout le monde connaît l'histoire de Marguerite. Y'a des articles partout. Les médias parlent du meurtre de 1987. Les Giraudeau sont exposés. Yann Giraudeau a démissionné hier. Le marais sera protégé. C'est… c'est quelque chose, non ?

Chantal le regarde avec tendresse.

— Oui, jeune homme. C'est quelque chose. Marguerite aurait été contente. Elle voulait juste que sa voix soit entendue. Que sa lutte compte. Maintenant, elle compte. Même si ça a pris trente-huit ans et un meurtre pour ça.

Elle coupe la gâche, nous sert des tranches généreuses.

— J'ai quelque chose pour vous, dit-elle en se levant.

Elle disparaît dans une pièce adjacente, revient avec une enveloppe kraft.

— C'est les derniers documents de Marguerite. Des lettres qu'elle m'avait confiées. Des photos. Son testament manuscrit. Je veux que vous les ayez. Pour le dossier. Pour que son histoire soit complète.

Je prends l'enveloppe avec respect.

— Merci, Chantal. Ça aidera le procureur à comprendre le contexte. À voir que Solenn agissait pas juste par folie, mais par amour et désespoir accumulés.

— Ça changera quelque chose ? Pour sa peine ?

— Peut-être. Les juges sont pas insensibles aux circonstances atténuantes. Elle prendra vingt ans minimum, mais peut-être pas la perpétuité. Peut-être qu'à soixante-deux ans, elle sortira encore vivante.

Chantal soupire.

— Je serai morte à ce moment-là. Je la reverrai jamais libre.

Le silence revient, plus lourd encore.

Puis Chantal se redresse, comme si elle se rappelait soudain qu'elle est une femme vendéenne et que les femmes vendéennes ne s'effondrent pas, elles encaissent et continuent.

— Bon. Assez de tristesse. Mangez votre gâche avant qu'elle refroidisse. Et racontez-moi : vous allez faire quoi maintenant ? Retourner à Nantes ? Résoudre d'autres crimes affreux ?

— Probablement, je réponds en tartinant du beurre salé. Les crimes s'arrêtent jamais. L'humanité a une créativité infinie pour la violence.

— Vous êtes un optimiste déguisé en pessimiste, Commissaire. Je le vois bien.

— Vous êtes la deuxième personne à me le dire cette semaine. Je vais devoir réviser mon personnage public.

Elle rit à nouveau.

Nous mangeons en silence pendant quelques minutes. La gâche est excellente — moelleuse, beurrée, légèrement sucrée. Le café est fort, âpre, parfait.

Puis Chantal demande doucement :

— Vous allez revenir ? Quand le procès aura lieu ?

— Oui. Je serai témoin. Je témoignerai des faits, de l'enquête, des aveux. Je dirai la vérité. Toute la vérité.

— Même la partie qui montre que Solenn avait raison sur 1987 ?

— Surtout cette partie. Parce que c'est important que le tribunal comprenne que ce meurtre était pas gratuit. Qu'il avait une logique. Tordue, certes. Criminelle, évidemment. Mais une logique quand même.

Chantal pose sa main sur la mienne — un geste maternel, réconfortant.

— Merci, Commissaire. Pour tout. Pour avoir enquêté avec sérieux. Pour avoir écouté. Pour avoir compris.

— C'est mon métier. Écouter les morts. Comprendre les vivants. Essayer de faire la part entre les deux.

— Vous faites ça bien.

Je ne sais pas quoi répondre. Alors je ne réponds rien.

Nous terminons notre petit-déjeuner. Fracas raconte une anecdote stupide sur son chat qui a renversé un aquarium et découvert accidentellement une fuite d'eau dans son appartement. Chantal rit. Je souris malgré moi. Pour un moment, la tristesse recule.

Puis il est temps de partir.

Sur le seuil, Chantal nous serre dans ses bras — un par un, avec la force surprenante des vieilles dames vendéennes qui ont survécu à trop de tempêtes pour être fragiles.

— Prenez soin de vous, dit-elle. Et revenez me voir. Même après le procès. Pour prendre le café. Pour parler de choses normales. Pour me rappeler qu'il y a encore de la vie après la mort.

— Promis, je dis.

Et je le pense.

Nous remontons en voiture. Fracas démarre, roule lentement sur le charraud.

Dans le rétroviseur, je vois Chantal debout devant sa maison, main levée en signe d'adieu.

Une silhouette solitaire dans l'immensité du marais.

Gardienne d'une mémoire qui pèse trop lourd.

Survivante d'une histoire qui aurait dû se terminer autrement.


14h00 Gendarmerie de Saint-Hilaire-de-Riez — Derniers détails administratifs

Le Brigadier Morin nous accueille avec un sourire fatigué et deux cafés de distributeur qui ont le goût du regret institutionnel.

— Commissaire. Inspecteur. Tout est en ordre. Le dossier est complet. Le procureur est satisfait. Les médias sont en délire. Vous avez résolu la plus grosse affaire de la décennie vendéenne.

— C'est pas un concours de popularité, je grogne. C'est juste un meurtre résolu.

— Quand même. Ça fait du bien de voir les Giraudeau enfin tomber. Robert était mort, mais son fils payait pour lui. C'est une forme de justice.

— Une forme, oui. Pas la meilleure. Mais une forme quand même.

Morin nous tend une enveloppe.

— Les derniers rapports techniques. Analyse finale du poison. Reconstitution chronologique. Photos de scène de crime. Tout est là. Gardez-en une copie pour vos archives personnelles. On sait jamais.

Je prends l'enveloppe, la range dans ma mallette.

— Qu'est-ce qui va se passer pour le marais ? Le projet de Malvaux ?

Morin hausse les épaules.

— Mort avec lui. Sa femme a tout vendu. Pas d'héritiers intéressés par le projet. Les terres vont probablement être rachetées par l'association de Solenn Berthelot — ironiquement. Elles seront classées zone protégée. Le marais survivra.

— Au prix d'un meurtre.

— Au prix d'un meurtre, confirme Morin. Mais le marais en a vu d'autres. Il survivra à celui-là aussi.

Il nous raccompagne jusqu'à la sortie.

— Bonne route, Commissaire. Revenez quand vous voulez. Pour le tourisme, la prochaine fois.

— Le tourisme et moi, on se fréquente pas. Ça finit toujours en cadavre.

Il rit.

Nous quittons la gendarmerie.

Le soleil vendéen tape maintenant avec l'insistance joyeuse du printemps précoce. Des touristes déambulent dans les rues de Saint-Hilaire-de-Riez, insouciants, ignorants du drame qui s'est joué ici il y a trois jours.

La vie continue.

Toujours.

Même après les morts.


16h00 Route de retour vers Nantes

Je conduis cette fois. Fracas est affalé sur le siège passager, carnet fermé, regard perdu dans le paysage défilant.

— Hector ? dit-il après un long silence.

— Quoi, Fracas ?

— Tu crois que Solenn a eu raison ? Genre, pas légalement. Mais… moralement ?

Je réfléchis longuement avant de répondre.

— Moralement, c'est compliqué. Elle a tué un homme pour révéler un crime vieux de trente-huit ans. C'est du terrorisme de la vérité. C'est condamnable. Mais est-ce que je comprends pourquoi elle l'a fait ? Oui. Est-ce que j'aurais fait pareil à sa place ? Je sais pas. J'espère que non. Mais je sais pas.

— C'est chelou comme réponse.

— C'est une question chelou. La morale, c'est pas binaire. C'est un spectre de gris où tout le monde essaie de trouver son équilibre sans tomber dans le noir absolu.

Fracas hoche la tête pensivement.

— T'es vraiment philosophe quand tu veux, patron.

— C'est l'âge. Plus on vieillit, plus on comprend que les réponses simples existent pas. Juste des compromis bancals.

— Tu regrettes d'être devenu flic ?

La question me surprend.

— Non. Jamais. Parce que malgré tout le cynisme, toute la noirceur, tous les cadavres… je crois encore qu'il faut quelqu'un pour écouter les morts. Pour donner une voix à ceux qui peuvent plus parler. C'est pas glorieux. C'est souvent déprimant. Mais c'est nécessaire.

Fracas sourit.

— C'est pour ça que t'es bon dans ce job. Parce que tu t'en fous pas vraiment. Tu fais juste semblant.

Je le regarde, surpris.

— T'es perspicace, Fracas. C'est inquiétant.

— C'est le café de Chantal. Ça rend intelligent.

Nous roulons en silence pendant plusieurs kilomètres. Le Marais Breton disparaît peu à peu derrière nous, remplacé par des routes plus larges, des panneaux autoroutiers, la civilisation retrouvée.

Mon téléphone sonne. Numéro du commissariat de Nantes. Je décroche en mains libres.

— Fatum.

— Commissaire, c'est le central. On a un nouveau dossier pour vous. Un cadavre retrouvé à Clisson. Circonstances suspectes. Le procureur demande votre intervention.

Je soupire.

— Clisson. Évidemment. Parce que les cadavres ont décidé de coloniser toute la Loire-Atlantique.

— Vous prenez l'affaire ?

Je regarde Fracas. Il hoche la tête avec enthousiasme.

— Oui. On prend. On sera là dans une heure.

Je raccroche.

— Nouvelle affaire, patron ? demande Fracas, déjà excité.

— Nouvelle affaire. Parce que l'humanité arrête jamais de se tuer de manière créative.

— Carrément dingue.

— Carrément pathétique, tu veux dire.

Il rit.

J'accélère légèrement. La Peugeot file sur l'autoroute, avalant les kilomètres vers Nantes, vers le prochain crime, vers la prochaine histoire de mort et de mensonges.

Et moi, Hector Fatum, commissaire divisionnaire cynique et désabusé, je continue.

Parce que c'est mon métier.

Parce que quelqu'un doit le faire.

Et parce que, malgré tout, je crois encore que la vérité vaut la peine d'être cherchée.

Même quand elle fait mal.

Surtout quand elle fait mal.