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Prologue

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PROLOGUE — La Nuit où l'Éléphant a Tout Avalé

Faut que je te raconte cette histoire comme elle s'est vraiment passée, mon poussin. Pas la version officielle que les journalistes ont régurgitée sur les ondes comme des perroquets sous anxiolytiques. Pas celle que le Préfet a fait circuler en serrant les fesses assez fort pour transformer du charbon en diamant. Non. La vraie version. Celle qui commence à trois heures du matin, quand Nantes ressemble à une veuve qui aurait renoncé à porter le deuil.

Novembre 2025. Une nuit où même les ivrognes avaient capitulé. Le genre de nuit où la Loire charrie des secrets plus noirs que son eau, où le ciel pleure comme un comptable devant un contrôle fiscal surprise, et où les seules âmes qui bougent encore sont les boulangers, les flics, et les types qui ont vraiment merdé.

Aristide Valmont cumulait les trois catégories.

Pas qu'il faisait du pain, attention. Mais il sortait d'un dîner où on avait parlé pognon comme d'autres récitent des prières, il avait les flics aux trousses sans encore le savoir, et il venait de comprendre qu'il était du mauvais côté de l'histoire. Le côté où on finit en statistique.

Je ne l'ai jamais rencontré vivant, Valmont. C'est con, parce que j'aurais adoré lui dire en face qu'il était un crétin. Le Mozart de la start-up verte, le prophète du "numérique responsable", l'affiche ambulante du futur radieux made in Nantes. Le genre de type qui t'explique en costume trois-pièces que les algorithmes vont sauver le monde tout en t'encodant l'âme au passage. Un visionnaire avec un compte en banque et des angles morts gros comme des cathédrales.

Cette nuit-là, Valmont n'avait plus l'air d'un prophète. Il avait l'air d'un rat de laboratoire qui venait de comprendre que le labyrinthe n'a pas de sortie.

Il débarque au Parc des Chantiers comme d'autres se réfugient dans une église. Sauf qu'ici, pas de cierges. Juste des vérins hydrauliques, des engrenages graissés et des pistons qui ont plus de cœur que la moitié de son conseil d'administration. Le Grand Éléphant dressait sa silhouette de bois et d'acier contre le ciel malade, immobile comme un dieu païen qui attend son sacrifice.

Valmont tremblait. Pas à cause du froid — quoique novembre à Nantes, c'est l'équivalent climatique d'une gifle au ralenti. Non. La trouille. La vraie. Celle qui te rappelle que tu n'es qu'un sac de viande avec des opinions et une date d'expiration.

Dans sa main droite, une clé USB en forme d'hermine. Un objet chic, tout mignon, avec des petits yeux en rubis. Le genre de bidule qu'on offre dans les soirées privées en disant : "Tu verras, c'est symbolique." Symbolique, ouais. Surtout quand ce que tu y planques peut faire sauter la façade d'une ville entière.

Dans sa main gauche, une minuscule puce électronique. Pas plus grosse qu'un ongle de nourrisson, mais brillante comme une promesse de merde. Le genre de technologie dont on ne parle pas dans les brochures promotionnelles.

Valmont grimpe dans le ventre de la bête. L'échelle de maintenance grince sous ses mocassins italiens qui n'ont jamais été conçus pour l'escalade nocturne. Il se hisse, souffle court, sueur froide mélangée à la bruine. Le métal sent l'huile et le regret.

Il se penche sur une plaque rivetée à l'intérieur du mécanisme. Sort un canif — évidemment siglé de sa propre entreprise, l'ego jusqu'au bout de la lame — et commence à graver. Ses doigts tremblent tellement qu'on aurait dit un calligraphe alcoolique essayant d'écrire sous l'eau.

N…

Le métal résiste, couine.

E…

Il jette un coup d'œil par-dessus son épaule. L'esplanade est vide. Les caméras de surveillance tournent leurs œils de verre vers des angles inutiles. Tout fonctionne. Tout marche. Sauf lui.

M…

Il n'a pas le temps de finir.

Quelqu'un, quelque part — peut-être dans un bureau climatisé, peut-être derrière un écran, peut-être en sirotant un whisky — active une commande à distance. Parce qu'évidemment, maintenant, on tue par télécommande. C'est pratique. C'est propre. C'est moderne.

L'éléphant se réveille.

Pas d'un coup sec, non. Ce serait vulgaire. Il tousse d'abord, comme un vieux fonctionnaire à qui on rappelle qu'il est l'heure de pointer. Un vérin soupire. Une patte bouge. Un engrenage se met à tourner avec la lenteur d'une horloge de cathédrale. C'est ça, le raffinement du XXIe siècle : même la mort se fait en douceur, version "expérience utilisateur optimisée".

Valmont glisse.

Son pied dérape sur une flaque d'huile hydraulique. Il lâche le canif qui tombe dans les entrailles de la machine avec un tintement pathétique. Il rattrape la clé USB de justesse, manque de se briser la nuque contre une poutre, se raccroche à un câble électrique qui vibre sous sa paume moite.

Il pousse un cri. Un vrai cri d'animal. Le genre de hurlement qui n'a plus rien de numérique, qui remonte aux tripes, aux instincts primaires, à l'époque où l'homme n'était qu'un singe terrifié par les ombres.

En bas, sur l'esplanade, personne n'entend rien.

La ville dort. Les feux tricolores passent au rouge pour personne. Les serveurs ronronnent dans leurs centres de données climatisés. Les algorithmes calculent, optimisent, prévoient. Tout est sous contrôle. Tout va bien. Tout est normal.

L'engrenage l'attrape.

Pas d'un coup. Ce serait trop simple, trop rapide, trop humain. Ça serre d'abord la jambe gauche. Doucement. Comme un étau poli. Valmont essaie de se dégager, tire, pousse, se débat avec l'énergie du désespoir. Mais on ne négocie pas avec quarante-huit tonnes d'acier.

Ça craque. Un son sec. Os contre métal. La jambe cède comme une branche trop sèche. Valmont hurle encore, mais son cri se coince quelque part entre sa trachée et sa dignité perdue.

Il pense peut-être à sa dernière présentation PowerPoint. À ses promesses de "ville intelligente". À ce joli mot de "confiance" qu'il collait partout comme un slogan publicitaire pour lessive. Et il comprend, dans un éclair de lucidité atroce, que la seule chose intelligente ce soir, c'est la machine qui est en train de le broyer méthodiquement.

L'engrenage continue. Bassin. Thorax. Côtes qui explosent comme des brindilles. Le corps humain n'a jamais été conçu pour résister à l'industrie. C'est une leçon que l'humanité refuse d'apprendre depuis la révolution industrielle.

Dernier sursaut de volonté : Valmont fourre la petite puce dans sa bouche. Essaie de l'avaler. Un ultime réflexe de joueur d'échecs qui tente d'emporter les pièces dans la tombe. La puce passe à moitié, se coince dans son œsophage.

Pas lui.

L'éléphant termine sa course programmée.

Un dernier soupir de vapeur. Un hoquet de métal. Puis plus rien. Juste ce silence dégueulasse, épais, complice, qui suit tous les bruits de mort. Même quand ils sont mécaniques. Même quand ils sont propres.

Nantes continue de dormir.

Les capteurs enregistrent. Les flux de données circulent, sages comme des moutons électroniques. Les serveurs stockent des montagnes d'informations inutiles. Tout fonctionne. Tout marche. Le système ronronne.

Et pendant ce temps-là, au fond du Parc des Chantiers, un géant de bois et d'acier vient d'avaler un homme qui voulait dompter la ville entière avec des chiffres.

On m'a appelé deux heures plus tard.

Comme d'habitude, en me disant : "Commissaire Fatum, on a un problème."

On se trompait.

On n'avait pas "un problème".

On venait d'ouvrir la cage aux fauves.

Et moi, Hector Fatum, j'allais devoir jouer au dompteur avec un fouet en carton et un assistant qui trébuche sur ses propres lacets.

Bienvenue à Nantes. Bienvenue en enfer.