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Où l'on découvre qu'un éléphant peut avoir des regrets

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CHAPITRE 1 — Où l'on Découvre qu'un Éléphant Peut Avoir des Regrets

Cinq heures du matin à Nantes, fin novembre, c'est l'équivalent climatique d'une dépression nerveuse qui aurait trouvé un corps physique pour se manifester. Le ciel te tombe dessus comme une chaussette mouillée qu'on aurait essorée directement sur ta cafetière, la Loire charrie des humeurs de vieille douairière constipée, et le vent te gifle les joues avec une violence qui ferait passer un uppercut de Mike Tyson pour une caresse de grand-mère bienveillante.

Moi, Hector Fatum, Commissaire divisionnaire par accident et philosophe par nécessité, je traînais ma carcasse de cinquante-sept ans sur le pavé luisant du Parc des Chantiers en me demandant pour la énième fois pourquoi j'avais choisi ce métier. Ah oui, c'est vrai : je n'avais rien choisi. C'est le métier qui m'avait choisi, comme une maladie chronique qu'on ne peut pas soigner mais qu'on apprend à vivre.

À mes côtés, l'inénarrable Félix Fracas, mon inspecteur depuis trois ans, tentait de marcher en ligne droite tout en consultant son téléphone. Il portait une cravate ornée de Pikachu en train de faire un électrochoc à un Carapuce. Je ne sais pas où il déniche ces horreurs vestimentaires, mais je soupçonne l'existence d'un magasin spécialisé dans l'agression visuelle matinale.

— Hector, dit-il en trébuchant sur une bordure de trottoir qu'il n'avait pas vue, c'est carrément chelou comme appel, non ? Un mec mort dans l'éléphant ? Genre, l'éléphant mécanique ?

— Oui, Fracas. L'éléphant mécanique. Pas un vrai pachiderme qui aurait décidé de faire du tourisme urbain. Quoique, vu l'état de cette ville, ça ne m'étonnerait plus.

Félix rajusta sa cravate qui pendait de travers — elle pendait toujours de travers, comme si la gravité avait une dent particulière contre lui — et accéléra le pas pour me suivre. Ses cheveux châtain-roux partaient dans toutes les directions, donnant l'impression qu'il avait dormi dans un mixeur. Ce qui était probablement le cas.

— Mais comment on meurt dans un éléphant, Hector ? C'est dingue, quand même. Y'a des touristes qui montent dedans tous les jours, non ?

— Fracas, si je connaissais déjà les réponses, je serais prophète et pas flic. Et vu mon taux de cholestérol, je doute que Dieu m'ait choisi pour répandre sa bonne parole.

Le Parc des Chantiers s'étendait devant nous comme un cimetière d'ambitions industrielles recyclé en attraction touristique. Des anciens hangars à bateaux transformés en bars à cocktails hors de prix. Des grues rouillées converties en œuvres d'art. Et au centre de tout ce recyclage culturel, le Grand Éléphant : douze mètres de haut, quarante-huit tonnes d'acier, de bois et de rêves d'ingénieurs qui avaient trop lu Jules Verne.

Ce matin, la bête était éclairée par les projecteurs de la police scientifique qui s'agitaient autour comme des lucioles sous amphétamines. Du ruban jaune de scène de crime entourait l'esplanade. Une ambulance attendait, moteur coupé. Pas besoin de sirène quand le client est déjà refroidi.

Le légiste, un petit bonhomme sec comme un coup de trique nommé Dr. Poussin — je jure que ça ne s'invente pas — nous attendait au pied de l'échelle de maintenance. Il portait une combinaison blanche qui lui donnait l'air d'un Schtroumpf ayant mal tourné.

— Commissaire Fatum, dit-il en ajustant ses lunettes qui glissaient sur son nez pointu. Inspecteur Fracas. C'est pas joli-joli là-haut. On dirait que la victime a voulu vérifier la mécanique de trop près.

— Vous avez une identité ? demandai-je en sortant mon carnet. Un portefeuille, des papiers ?

— Tout est en place. Aristide Valmont. Cinquante-deux ans. Entrepreneur. Vous le connaissez forcément. C'est lui qui voulait mettre des capteurs intelligents dans les poubelles municipales.

Je sifflai entre mes dents. Valmont. Le roi de la "Tech for Good", le prophète du numérique responsable, l'homme qui promettait de transformer Nantes en Silicon Valley écologique. Le voir transformé en pâté en croûte dans le symbole touristique de la ville, ça sentait l'embrouille politique à plein nez. Le genre d'affaire qui te vaut une mutation disciplinaire à Dunkerque si tu marches sur la mauvaise plate-bande.

— Dingue, souffla Félix à côté de moi. Le mec qui fait des conférences TEDx ? Celui qui dit que les algorithmes vont sauver le monde ?

— Apparemment, les algorithmes n'ont pas sauvé le sien, Fracas. Allez, on monte. Et toi, Doc, vous avez établi l'heure de la mort ?

— Entre deux et quatre heures du matin. Mais il faudra que je confirme à l'autopsie. La température corporelle est compliquée à évaluer vu… l'état des lieux.

Je grimpai en premier. L'échelle métallique était glacée, glissante de bruine. L'odeur de graisse et d'huile hydraulique me prenait à la gorge, mélangée à celle, plus douceâtre et écœurante, de l'hémoglobine fraîche. Derrière moi, j'entendais Félix qui marmonnait :

— C'est carrément haut, quand même. Et glissant. Et chelou. Pourquoi il est monté là-dedans en pleine nuit ?

— C'est exactement la question à se poser, Fracas. Continue de grimper et arrête de philosopher, tu vas te casser la gueule.

Évidemment, j'avais à peine fini ma phrase que j'entendis un "Merde !" sonore suivi d'un bruit de métal maltraité. Je me retournai. Félix avait glissé, s'était rattrapé à une poutrelle, et dans son mouvement de panique, avait envoyé valser sa lampe torche qui rebondit sur une plaque métallique avec un CLANG digne d'une cloche d'église.

— Désolé, Hector ! J'ai glissé ! C'est carrément traître, ce truc !

— Fracas, un jour, la physique va se lasser de t'enseigner des leçons et elle va directement te tuer. Allez, bouge-toi.

Nous arrivâmes sur la passerelle ventrale de l'éléphant. L'espace était étouffant, confiné. Des tuyaux hydrauliques couraient le long des parois de bois. Des engrenages massifs attendaient, immobiles, leur prochaine course touristique. Et au centre de ce mécanisme, coincé dans le système de levage de la patte avant gauche, il y avait ce qui restait d'Aristide Valmont.

Je vais t'épargner les détails anatomiques, mon poussin. Disons simplement que le corps humain n'est pas conçu pour résister à quarante-huit tonnes de pression mécanique. Le costume italien trois-pièces était ruiné. Le visage était tordu par une grimace qui hésitait entre la surprise absolue et l'effroi métaphysique. Une main pendait, bizarrement intacte, l'index tendu comme s'il pointait quelque chose.

— Oh putain, souffla Félix derrière moi. C'est… c'est carrément horrible.

— Bienvenue dans le métier, Fracas. Tu t'attendais à quoi ? Des pétales de rose et des violons ?

Mais il avait raison. C'était horrible. Pas tant pour le côté gore — j'en ai vu d'autres en trente ans de carrière — mais pour le côté… mécanique. Impersonnel. Comme si la ville elle-même avait décidé de se débarrasser d'un élément gênant.

Je m'approchai du corps en enjambant un vérin hydraulique. Fouillai les poches avec des gants en latex. Portefeuille en cuir d'autruche. Cartes de crédit. Photo d'une femme et deux enfants. Smartphone dernier cri avec l'écran fêlé. Et dans la poche intérieure de la veste, quelque chose de plus petit. De plus précieux.

Je sortis l'objet. C'était une clé USB, mais pas n'importe laquelle. Elle était forgée en forme de petite hermine bretonne, argentée, avec des yeux sertis de minuscules rubis. Un objet d'artisanat de luxe. Le genre de truc qu'on ne trouve pas sur Amazon.

— C'est quoi, ça ? demanda Félix en se penchant par-dessus mon épaule.

— Une clé USB, Fracas. Un dispositif de stockage numérique. Tu connais, non ? Vous autres, les jeunes, vous êtes censés être nés avec ça dans les mains.

— Ouais, mais carrément stylée, quand même. Une hermine. C'est un symbole breton, non ?

— Bravo, Fracas. On va faire de toi un expert en héraldique. Oui, c'est breton. Et vu le prix de cet objet, je dirais que quelqu'un voulait que cette clé soit remarquée. Ou protégée. Ou les deux.

Je rangeai la clé dans un sachet de scellés. Continuai à examiner le corps. La main tendue m'intriguait. L'index pointait vers une plaque de métal rivetée sur la structure interne de l'éléphant, juste au-dessus du mécanisme.

— Fracas, éclaire-moi ça.

Félix sortit sa lampe — celle qu'il avait miraculeusement pas fait tomber dans l'abîme — et dirigea le faisceau vers la plaque. Je me penchai. Plissai les yeux.

Quelque chose était gravé sur le métal. Grossièrement. À la va-vite. Comme si quelqu'un avait griffonné un dernier message avant que la faucheuse ne vienne régler ses comptes.

NEMO

Quatre lettres. Majuscules. Inachevées — le O final bavait légèrement, comme si la main avait dévié au dernier moment.

— Nemo ? fit Félix en se grattant le crâne. Comme le poisson clown ? Ou le capitaine du sous-marin ?

Je me redressai, sentis mes vertèbres craquer comme les engrenages qui nous entouraient.

— Jules Verne, Fracas. On est à Nantes. Tout ramène toujours à ce sacré Jules. Vingt mille lieues sous les mers. Le Capitaine Nemo, c'est "Personne" en latin. L'homme sans nom. L'anarchiste des océans. Celui qui refuse d'appartenir à un pays, à une loi.

— Donc… Valmont a gravé ça avant de mourir ? C'est dingue, non ? Genre, il savait qu'il allait crever ?

— Ou alors quelqu'un voulait nous faire croire qu'il l'a gravé. Mais oui, Fracas, c'est dingue. Tout dans cette affaire pue le dingue à plein nez.

Félix s'approcha de la plaque pour mieux voir. Évidemment, il ne regarda pas où il mettait les pieds. Son pied droit glissa sur une tache d'huile hydraulique, il agita les bras comme un moulin à vent en panique, se rattrapa à un câble électrique qui pendait, et dans son mouvement désespéré, envoya valser un panneau de maintenance qui se décrocha avec un CLANG métallique.

— MERDE ! Pardon, Hector ! J'ai encore—

— Fracas, un jour, ton incompétence motrice va créer un trou noir qui avalera la Bretagne entière.

Mais je m'interrompis. Parce que le panneau que Félix venait de déloger avait révélé quelque chose. Une petite niche, une cavité dans la structure. Et à l'intérieur, coincé entre deux poutres, il y avait un objet.

Un canif. Siglé. Logo d'entreprise gravé sur le manche.

VALMONT INDUSTRIES — TECH FOR GOOD

Je le sortis avec précaution. La lame était sale, tachée de rouille métallique. Ou plutôt : tachée de métal qu'on venait de graver. C'était l'outil qui avait servi à écrire "NEMO" sur la plaque.

— Boom, murmura Félix, les yeux écarquillés. Il l'a gravé lui-même. Avec son propre canif.

— Fracas, je retire ce que j'ai dit. Tu n'es pas totalement inutile. Tu es un miracle d'inefficacité productive. Bravo. Tu viens de trouver la preuve que Valmont savait exactement ce qui l'attendait. Et qu'il a voulu nous laisser un message.

Je plaçai le canif dans un second sachet de scellés. Mon cerveau tournait à plein régime, essayant de reconstituer la scène. Valmont arrive ici en pleine nuit. Il a peur. Il sait qu'il va mourir. Il grave un mot : "NEMO". Puis il se fait broyer par la machine. Accident ? Meurtre déguisé ? Suicide élaboré ? Rien de tout ça n'avait de sens.

Mon téléphone vibra dans ma poche. Je le sortis. Numéro inconnu. J'hésitai, puis décrochai.

— Fatum.

Une voix glaciale, tranchante comme un scalpel, me répondit :

— Commissaire. Préfet Anatole de Larminat à l'appareil. J'ai été réveillé par le maire en personne. Aristide Valmont est mort. C'est une catastrophe, Fatum. Une catastrophe absolue.

— C'est surtout une catastrophe pour Valmont, Monsieur le Préfet. Lui, il ne se réveillera plus.

Un silence glacial. J'imaginais le Préfet dans son bureau lambrissé, en train de lisser un pli imaginaire sur son pantalon de costume.

— Ne jouez pas au plus malin avec moi, Commissaire. Valmont n'était pas n'importe qui. C'était un moteur pour l'économie locale. Un symbole du dynamisme nantais. Sa mort doit être traitée avec… diligence et discrétion. Pas de vagues, Fatum. Je veux des résultats, mais je ne veux aucun bruit. Suis-je clair ?

— Aussi clair qu'un fond de bouteille de Muscadet, Monsieur le Préfet. Je vais mettre mes meilleurs hommes sur le coup.

Mes "meilleurs hommes", c'était moi et Félix. Un cynique alcoolique et un maladroit chronique. La dream team.

— Tenez-moi informé. Heure par heure. Et ne parlez à la presse sous aucun prétexte. L'affaire est classée "sensible".

Il raccrocha sans même une formule de politesse. J'avais envie de jeter le téléphone dans la Loire. "Sensible", ça voulait dire "merdique". "Discrétion", ça voulait dire "trouvez un coupable qui n'éclabousse personne d'important".

— C'était qui ? demanda Félix.

— Le Préfet de Larminat. Il veut qu'on résolve l'affaire sans faire de bruit. Parce qu'apparemment, quand un entrepreneur célèbre se fait broyer dans un éléphant mécanique à trois heures du matin, il faut que ça reste discret. Pour pas faire fuir les investisseurs qui veulent transformer Nantes en parc d'attractions pour cadres supérieurs.

Félix me regarda avec ses grands yeux de chien battu. Il avait ce truc, Fracas. Cette capacité à croire encore que le monde avait du sens. Que la justice existait. Que les méchants finissaient en prison et les gentils vivaient heureux.

— Mais Hector… si c'est un meurtre, on va quand même enquêter, non ?

Je soupirai. Rangeai le téléphone. Jetai un dernier regard au corps de Valmont, coincé dans sa prison de métal.

— Oui, Fracas. On va enquêter. Parce que c'est notre job. Et parce que ce type a gravé un message avant de crever. Et quand un mort se donne la peine de t'envoyer un mot, la moindre des politesses, c'est de le lire jusqu'au bout.

Nous redescendîmes de l'éléphant. En bas, l'aube commençait à pointer, hésitante, grise, pas franchement convaincue. Le Dr. Poussin nous attendait avec une équipe de brancardiers.

— Vous pouvez l'évacuer, Doc. Et faites-moi une autopsie complète. Je veux savoir ce qu'il a mangé, ce qu'il a bu, et s'il avait pris des somnifères ou des anxiolytiques. Quelqu'un qui monte dans un éléphant mécanique à trois heures du matin n'est pas dans son état normal.

— Bien, Commissaire. Je vous envoie le rapport demain matin.

Je m'éloignai vers la voiture de service, Félix sur mes talons. La pluie avait redoublé d'intensité. Nantes pleurait son enfant prodige. Ou peut-être qu'elle essayait juste de laver la crasse. Mais moi, Hector Fatum, je savais une chose : l'eau ne lave pas tout. Surtout pas les péchés de ceux qui croient que l'argent peut acheter l'éternité.

— Hector ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

Je sortis le sachet contenant la clé USB en forme d'hermine. La tournai dans la lumière blafarde du matin. Les petits yeux de rubis brillaient comme des promesses de merde.

— Maintenant, Fracas, on va aller au commissariat. On va se faire un café dégueulasse. Et on va brancher cette clé dans un ordinateur pour voir ce que le défunt avait dans le ventre. À part des rêves brisés et de l'optimisme mal placé.

— Et si c'est piégé ? Genre, un virus ?

— Alors on aura vécu dangereusement, Fracas. Et au moins, on aura une bonne excuse pour pas faire de paperasse.

Je montai dans la voiture. Démarrai. Jetai un dernier coup d'œil vers le Grand Éléphant qui se dressait dans le petit matin, immobile, silencieux, complice.

J'aurais juré qu'il me faisait un clin d'œil.

L'enquête venait de commencer. Et j'avais le pressentiment — ce vieux pressentiment qui ne me trompe jamais — qu'elle allait être aussi digeste qu'un kouign-amann rassis trempé dans du gazole.

Bienvenue dans mon monde, mes agneaux.

Bienvenue en enfer.