CHAPITRE 2 — Où l'Hermine Cache Plus qu'un Simple Souvenir
Le commissariat central de Nantes est un monument à la gloire de l'architecture moderne mal digérée. Tout en verre et en béton, avec des plantes vertes qui meurent lentement dans des pots design, des open-spaces qui donnent l'impression de travailler dans un aquarium, et des machines à café qui te demandent ton code PIN avant de te servir un jus de chaussette tiède. C'est le genre d'endroit où on essaie de te faire croire que la criminalité se résout avec des post-it colorés et des réunions de brainstorming.
Moi, Hector Fatum, je préfère l'ancienne méthode : un bureau qui sent le tabac froid, une cafetière italienne qui fonctionne depuis 1987, et un carnet de notes avec une vraie couverture en cuir. Mais la modernité m'a rattrapé comme un huissier un jour de loyer impayé, et me voilà coincé dans ce bocal high-tech avec vue sur la Loire grise.
Il était six heures trente du matin. Félix et moi étions les seuls dans les bureaux, à part le veilleur de nuit qui finissait son service en regardant des vidéos de chats sur son téléphone. L'odeur du café industriel se mêlait à celle de l'eau de Javel et du désespoir administratif.
Je posai la clé USB en forme d'hermine sur mon bureau. Elle brillait sous la lumière froide des néons, ses petits yeux de rubis me fixant avec un air de reproche. Comme si elle savait que j'allais violer ses secrets.
— Bon, Fracas. On va voir ce que notre ami Valmont cachait dans cette bestiole. Toi, tu prends des notes. Et tu essaies de pas renverser le café sur les preuves cette fois.
Félix, qui venait justement de poser un gobelet en carton dangereusement plein sur le coin de mon bureau, eut un rire nerveux.
— Heu heu, ouais, carrément. Je fais attention. Promis.
— Tu fais jamais attention, Fracas. C'est ta marque de fabrique. Allez, assieds-toi et regarde.
Je branchai la clé dans le port USB de mon ordinateur avec l'appréhension d'un démineur qui coupe le mauvais fil. Ces machins-là peuvent être piégés. Des virus, des malwares, des programmes qui effacent tout. Mais la curiosité, chez un flic, c'est comme la faim chez un adolescent : ça l'emporte toujours.
L'écran clignotait. Un dossier apparut, sobrement nommé :
PROJET L.U.N.E.
— L.U.N.E. ? fit Félix en se penchant. C'est quoi, un projet spatial ?
— Non, Fracas. C'est un acronyme. Les types importants adorent les acronymes. Ça leur donne l'impression d'être dans un film d'espionnage. Attends, je clique.
À l'intérieur, un seul fichier. Une vidéo. Format MP4. Durée : 3 minutes 47 secondes. Pas de titre. Juste une date : 28-11-2025. Hier soir.
Je double-cliquai.
L'écran devint noir pendant deux secondes qui me parurent durer une éternité. Puis l'image apparut. C'était Valmont. Filmé en gros plan, probablement avec son propre téléphone. Il était dans une voiture, de nuit. La lumière des lampadaires filait sur son visage comme des projecteurs stroboscopiques. Il avait l'air nerveux. Transpirait. Ses yeux bougeaient sans cesse, comme s'il cherchait quelque chose dans le rétroviseur. Ou quelqu'un.
— Si vous voyez ça, commença-t-il d'une voix basse, presque un murmure, c'est que je n'ai pas réussi. C'est qu'ils m'ont eu.
Sa voix tremblait. Pas de la peur ordinaire. Non. C'était plus profond. C'était la peur métaphysique, celle qui te prend quand tu réalises que tu as joué avec le feu et que l'incendie vient de commencer.
Il marqua une pause. Jeta un regard par-dessus son épaule. On entendait le bruit de la circulation en arrière-plan. Des phares qui passaient. Une ville qui continuait de vivre pendant que lui se préparait à mourir.
— Le projet L.U.N.E., continua-t-il en revenant face caméra. L'Utopie Locale Urbaine Numérique et Écologique. C'était une merveille. Mon chef-d'œuvre. Connecter la ville. Optimiser les flux de circulation. Anticiper les besoins des citoyens. Une ville intelligente, au service de ses habitants. C'est ce que je vendais à la Mairie, aux investisseurs, aux journalistes…
Il eut un rire amer. Un rire de type qui vient de comprendre qu'il a été le dindon de la farce.
— C'est ce que je croyais.
Son visage se durcit. La peur laissait place à une colère froide. À une rage contenue.
— Mais ils l'ont perverti. Ils ont détourné le système. Les données ne servaient pas à réguler les feux de circulation ou à prévoir la maintenance des routes. Non. Elles servaient à autre chose. À prédire les comportements. À identifier les "déviants". Les opposants politiques. Les syndicalistes. Les militants associatifs. Une arme de contrôle social, voilà ce qu'ils ont fait de mon projet. Une putain d'arme.
Félix, à côté de moi, avait cessé de respirer. Ses yeux étaient fixés sur l'écran comme hypnotisés.
Valmont continua :
— J'ai découvert la vérité il y a trois semaines. J'ai trouvé une backdoor dans le code source. Une porte dérobée. Les données ne restaient pas à Nantes. Elles étaient envoyées vers un serveur sécurisé à l'étranger. Chine, Russie, je ne sais pas. Mais ce que je sais, c'est que quelqu'un vend l'intimité de toute une ville au plus offrant.
Il se frotta les yeux. Fatigué. Épuisé. Vaincu.
— J'ai voulu arrêter. J'ai menacé de tout révéler. De convoquer la presse. De saisir la justice. Ils m'ont dit que j'étais allé trop loin pour reculer. Que j'étais complice. Que si je parlais, je finirais en prison. Ou pire.
Il marqua une nouvelle pause. Regarda directement la caméra. Directement dans mes yeux.
— "Nemo"… C'est la clé de tout. Pas le capitaine de Jules Verne. "Nemo" est le nom de code du chef. Celui qui tire les ficelles ici, à Nantes. Je ne sais pas qui c'est. Mais je sais qu'il se cache au cœur du système. Qu'il a des alliés partout. Dans la Mairie. Dans la Préfecture. Peut-être même dans la police.
Un frisson me parcourut l'échine. "Peut-être même dans la police." Génial. J'adorais quand les morts me disaient que je ne pouvais faire confiance à personne.
— J'ai rendez-vous ce soir. Près de la grue Titan. Quelqu'un prétend avoir la preuve finale. Le nom de Nemo. Si ça marche… je pourrai tout arrêter. Si ça tourne mal…
Il s'interrompit. Déglutit péniblement.
— Trouvez-le. Trouvez Nemo. Arrêtez-le avant que Nantes ne devienne une prison à ciel ouvert. Avant que le modèle ne s'exporte ailleurs. Avant qu'il ne soit trop tard.
La vidéo se coupa brutalement. L'écran redevint noir.
Le silence dans le bureau était du béton affectif. Le genre de silence qui pèse trois tonnes et t'écrase lentement la cage thoracique.
— Putain, souffla Félix. C'est… c'est carrément dingue, Hector. Un complot. Une surveillance de masse. C'est comme dans les films, non ?
— Non, Fracas. Dans les films, les héros sont beaux, musclés, et ils ont des budgets illimités. Nous, on a un salaire de fonctionnaire et un Préfet qui veut qu'on fasse profil bas. C'est légèrement différent.
Je me levai. Marchai jusqu'à la fenêtre. Dehors, Nantes se réveillait. Les premières rames de tramway glissaient sur les rails. Les boulangeries ouvraient leurs rideaux. Les gens allaient au travail, inconscients du fait que leur ville les espionnait peut-être depuis des mois.
— Hector ? Qu'est-ce qu'on fait ?
Je me retournai. Félix me regardait avec cette expression qu'il a parfois. Ce mélange de naïveté et de détermination qui me rappelle pourquoi je ne l'ai pas encore viré.
— Ce qu'on fait, Fracas ? On fait notre job. On enquête. Discrètement. Parce que si Valmont a raison, si "Nemo" a des alliés partout, on ne peut faire confiance à personne. Sauf à nous.
— Carrément. On est une équipe, Hector. Toi et moi. Fatum et Fracas. Ça sonne bien, non ?
— Ça sonne comme un cabinet d'avocats véreux, Fracas. Mais oui. On est une équipe. Un vieux cynique et un jeune maladroit. La dream team de l'apocalypse.
Je retournai à mon bureau. Félix se pencha pour remettre la vidéo au début, histoire de prendre des notes. Évidemment, en se penchant, il accrocha son gobelet de café. Le gobelet bascula. Se renversa. Le café noir se répandit sur le clavier comme une marée noire miniature.
— MERDE ! cria Félix en essayant de rattraper le gobelet. Pardon, Hector ! Je suis vraiment désolé ! C'est carrément con !
— Fracas, je te jure que tu as une relation avec la gravité qui relève de la vendetta personnelle. Essuie-moi ça avant que—
Mais je m'interrompis. Parce que le café, en se répandant sur le clavier, avait fait quelque chose d'inattendu. L'ordinateur avait clignoté. Et une nouvelle fenêtre venait de s'ouvrir. Un dossier caché. Un dossier qui n'apparaissait pas dans l'arborescence normale de la clé USB.
LISTEPARTENAIRESV3.xlsx
Félix s'était figé, son mouchoir en papier à la main, les yeux écarquillés.
— Euh… c'est quoi, ça ?
— Ça, Fracas, c'est la preuve que ton incompétence chronique est en fait une forme déguisée de génie. Tu viens de déclencher un fichier planqué. Un fichier que Valmont avait protégé. Et qui s'est ouvert parce que tu as déversé du café sur le clavier.
— Boom ! souffla Félix, un sourire incrédule sur le visage. J'ai trouvé un truc ?
— Tu as renversé du café et, par miracle, découvert un indice crucial. C'est pas de la compétence, Fracas. C'est de la providence. Ou alors l'univers a un sens de l'humour vraiment tordu.
J'ouvris le fichier. C'était une feuille Excel. Des colonnes. Des noms. Des fonctions. Des montants.
Et putain, quels noms.
Le Préfet Anatole de Larminat. Adjoint au maire en charge de l'urbanisme. Directeur de l'aménagement numérique. Responsable de la sécurité municipale. Une douzaine de personnalités locales. Tous impliqués. Tous avec des montants à côté de leurs noms. Des sommes à cinq, six chiffres.
Des pots-de-vin.
— C'est… c'est une liste de corrompus ? demanda Félix, la voix blanche.
— C'est exactement ça, Fracas. Une liste de corrompus. Et le premier nom sur la liste, c'est notre cher Préfet. Celui qui veut qu'on enquête "discrètement". Maintenant, je comprends pourquoi.
Je sentis ma mâchoire se crisper. La colère montait. Cette colère froide, méthodique, qui me prend quand je réalise que les pourris ne sont pas dans les caves ou les ruelles sombres, mais dans les bureaux lambrissés et les salons de réception.
— Hector ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
Je fis une copie du fichier sur mon disque dur personnel. Puis une deuxième sur une clé USB vierge que je planquai dans ma poche intérieure de veste. Puis j'éteignis l'ordinateur.
— Maintenant, Fracas, on joue serré. On ne parle de ça à personne. Ni au Préfet, évidemment. Ni aux collègues. Personne. On continue l'enquête comme si de rien n'était. On cherche des preuves tangibles. Et on trouve "Nemo" avant qu'il ne nous trouve.
— Mais Hector, si le Préfet est dans le coup… qui va nous protéger ?
— Personne, Fracas. Absolument personne. Bienvenue dans le grand jeu. Maintenant, écoute-moi bien. Toi, tu vas faire le tour des bijoutiers de luxe de la ville. Rue Crébillon, rue d'Orléans, toute la zone chicos. Tu leur montres une photo de la clé USB hermine. Tu demandes qui peut fabriquer un truc pareil. C'est de l'artisanat sur mesure, j'en mettrais ma main à couper.
Félix hocha la tête, concentré.
— Et toi, Hector ?
— Moi, je retourne voir le Dr. Poussin. Je veux savoir ce qu'il a trouvé d'autre sur le corps. Parce que quelque chose me dit que Valmont ne s'est pas fait broyer par hasard. Il y a une raison mécanique. Une raison technique. Et je veux la connaître.
Je me levai. Enfilai mon imperméable. Félix faisait de même, rajustant sa cravate Pokémon qui pendouillait comme toujours.
— Ah, et Fracas ?
— Ouais ?
— Merci d'avoir renversé ton café. Ça prouve que même le chaos peut avoir un sens. T'es un miracle ambulant, mon gars. Un horrible, catastrophique, miraculeux miracle.
Félix rougit légèrement. Ce sourire timide qu'il a quand il ne sait pas si je le complimente ou si je me moque de lui. Probablement les deux.
Nous sortîmes du commissariat sous une pluie fine qui ressemblait à des larmes de ciel mal assumées. Félix partit vers le centre-ville. Moi, je pris la direction de l'institut médico-légal.
L'institut médico-légal de Nantes est un endroit charmant si vous aimez les carrelages froids, les odeurs de formol et l'ambiance feutrée d'un frigo géant pour viande avariée. Le Dr. Poussin m'attendait dans son bureau, une tasse de thé vert fumant devant lui, ses lunettes posées sur un rapport d'autopsie.
— Commissaire Fatum. Je ne vous attendais pas si tôt. Vous ne dormez jamais ?
— Le sommeil, c'est pour les gens qui ont la conscience tranquille, Doc. Moi, j'ai une affaire qui pue le complot et un Préfet corrompu sur le dos. Alors dites-moi ce que vous avez trouvé.
Poussin se leva. Me fit signe de le suivre vers la salle d'autopsie. Le corps de Valmont était sur la table, recouvert d'un drap blanc. L'odeur de mort et de produits chimiques me prit à la gorge.
— La cause du décès est sans équivoque, commença Poussin en soulevant le drap. Écrasement massif du thorax. Rupture de l'aorte. Fractures multiples. Il est mort sur le coup. Ou presque.
— Presque ?
— Il a agonisé quelques secondes. Peut-être une minute. Le temps de se rendre compte qu'il était foutu.
Sympa. Vraiment sympa.
— Mais ce n'est pas le plus intéressant, continua le légiste.
Il se dirigea vers une paillasse où reposait un petit plateau métallique. Dessus, quelque chose brillait sous la lumière crue des néons.
— Regardez ça. Je l'ai trouvé logé dans son œsophage. Il a dû l'avaler quelques secondes avant de mourir.
Je m'approchai. C'était une puce électronique. Pas un truc standard. Un machin minuscule, gravé au laser, pas plus gros qu'un ongle de nourrisson. Des circuits imprimés si fins qu'on aurait dit de la dentelle technologique.
— Une puce ? C'est quoi, un traceur GPS pour chien de riche ?
— Bien plus sophistiqué, Commissaire. C'est un prototype de stockage de données à haute densité. Une technologie expérimentale. Regardez bien.
Il me tendit une loupe. Je me penchai. Sur la surface irisée de la puce, on pouvait distinguer un logo microscopique. Une sorte de pieuvre stylisée enserrant un globe terrestre.
— Sympa, le design. On dirait le logo d'une société secrète dans un James Bond au rabais.
— Ce n'est pas tout, ajouta Poussin avec une excitation mal contenue. J'ai analysé les tissus autour de la plaie thoracique. J'ai trouvé des traces de nanopolymères. Des particules synthétiques qu'on ne trouve ni dans la nature, ni dans l'industrie classique.
— En clair ?
— En clair, Commissaire, l'objet qui l'a broyé n'était pas seulement une pièce de l'éléphant. C'était quelque chose d'ajouté. Une modification. Comme si la machine avait été… augmentée. Piégée.
Je sentis un frisson me parcourir l'échine. Une machine augmentée. Des nanopolymères. Une puce dans la gorge. Ça commençait à ressembler à de la science-fiction. Et je déteste la science-fiction. Moi, mon truc, c'est le polar classique : un coupable, un mobile, un cadavre. Pas des puces électroniques et des machines piégées.
— Vous pouvez me garder ça en sécurité, Doc ? Et surtout, motus. Si le Préfet apprend qu'on a trouvé des confettis futuristes dans le bide de sa star, il va nous faire une syncope. Et probablement nous muter aux Kerguelen.
— Vous avez ma parole, Commissaire. Discrétion absolue.
Je ressortis de l'institut, l'esprit en ébullition. Valmont avait avalé une puce. Une puce avec le logo de la pieuvre. La même pieuvre que "Nemo". Il avait essayé de protéger une preuve. De l'emporter avec lui dans la mort.
Et la machine avait été modifiée. Piégée. Quelqu'un savait que Valmont viendrait. Quelqu'un l'avait attendu.
C'était pas un accident. C'était un meurtre. Un meurtre technologique. Un meurtre du XXIe siècle.
Mon téléphone vibra. Message de Félix.
"Hector ! J'ai fait le tour. Un bijoutier m'a reconnu le travail. Rue de la Paix. Il m'a donné l'adresse de l'artisan. Quartier Bouffay. Impasse du Diable Boiteux. C'est carrément chelou comme nom. Je t'attends là-bas ?"
Je souris malgré moi. Fracas avait trouvé. Évidemment qu'il avait trouvé. C'est son talent caché : être assez naïf pour poser les bonnes questions aux bonnes personnes.
Je tapai ma réponse :
"J'arrive. Touche à rien. Et surtout, renverse rien."
Je montai dans ma voiture. Démarrai. Direction le quartier Bouffay. Direction l'impasse du Diable Boiteux.
L'enquête prenait une nouvelle dimension. Entre les puces high-tech, les machines piégées et les bijoutiers mystérieux, on était en plein dans un mauvais film de conspiration.
Mais le pire, c'est que c'était réel. Valmont était mort. Le Préfet était corrompu. Et moi, Hector Fatum, j'étais en train de mettre les pieds dans un nid de guêpes avec pour seules armes mon cynisme et un inspecteur qui trébuche sur ses propres lacets.
Ça promettait d'être une belle journée de merde.